En septembre dernier, je reçois un SMS d’une amie : « Je suis au pied du phare d’Eckmühl, il est fermé. Trop déçue. » Je plonge le nez dans Ouest-France ou le Télégramme, je ne sais plus, et, oui, l’information est bien là. Fermé au public jusqu’à mi-octobre en raison d’exercices militaires. Il n’en a pas fallu davantage pour que mon imagination m’emmène vers un futur où le phare n’aura plus vu de visiteurs depuis bien longtemps, mais où il reste quelques enfants qui jouent au ballon dans son ombre. Un ballon qui va les entraîner dans une étrange aventure…
Bonne lecture.
— Là, là, Guilhem, fais-moi une passe !
— Moi, moi, à moi !
Guilhem releva la tête, regarda tour à tour ses amis Malo et Corentin qui lui adressaient de grands signes en sautant sur place. Autour d’eux, le petit parc niché tout au bout de la pointe de Penmarc’h était désert. Le beau temps avait incité les vacanciers à aller à la plage. Guilhem bloqua le ballon, puis frappa un grand coup, soulevant une gerbe de terre sablonneuse. Les trois garçons s’immobilisèrent et suivirent le ballon des yeux. Il décrivit une large courbe, comme au ralenti. Ils le perdirent de vue lorsqu’il passa derrière le mur qui bordait leur zone de jeu. Les enfants restèrent un instant tétanisés. Puis, Malo se mit à crier.
— Idiot ! C’est malin ! Le ballon a atterri sur le terrain du phare !
— On va jamais pouvoir le récupérer, se lamenta Guilhem, baissant la tête, penaud.
Corentin, décidé, incita ses compagnons à le suivre.
— Mais si, venez, on va passer par devant.
— Le portail sera fermé, tu sais bien que ça fait des années que le phare n’accueille plus de visiteurs.
— On verra bien. Et puis la grille sera plus facile à escalader que le mur !
Les trois compères sortirent du parc, puis longèrent le mur jusqu’à la grille. La peinture bleue était écaillée et la rouille avait depuis longtemps commencé à manger les barreaux. Fixé à deux d’entre eux, un panneau en partie effacé proclamait « Phare d’Eckmühl – horaires des visites ». Une petite pancarte portant en rouge le mot « Fermé » pendait par-dessus. Ils avancèrent jusqu’au portail. Corentin fit jouer la poignée. Elle résista un peu, puis tourna. Il poussa le vantail de la main. Celui-ci bougea légèrement.
— On dirait que c’est ouvert ! Aidez-moi !
Six petites mains se plaquèrent contre le portail qui émit un long grincement en tournant sur ses gonds. Les enfants se glissèrent dans l’ouverture. Ils se retrouvèrent dans un vaste espace envahi par les herbes folles. Des ronces avaient recouvert les anciennes parties pavées. Des orties pointaient leurs feuilles dentelées en bordure de l’allée principale.
— Dépêchez-vous, pressa Guilhem. On n’a pas le droit d’être là.
— T’inquiète, il n’y a personne, rassura Malo.
Ils firent quelques pas dans le terrain vague baigné de soleil, et furent soudain enveloppés par une ombre dense. D’un même mouvement, ils se tournèrent vers la gauche et levèrent la tête, suivant des yeux la silhouette élancée du phare de granit. Dans le contre-jour, ils distinguaient à peine la coupole blanche qui le surmontait.
— Qu’est-ce qu’il est haut quand même, murmura Malo en mettant sa main en visière.
Les trois garçons s’absorbèrent un moment dans la contemplation de l’impressionnant monument. Puis Corentin donna un coup de coude à son voisin et lança tout bas :
— Allez, on y va.
Ils s’apprêtaient à partir à la recherche de leur ballon quand une voix s’éleva non loin d’eux :
— Il mesure soixante-cinq mètres et il faut gravir trois-cent-sept marches pour monter tout en haut.
Les enfants cherchèrent un instant la provenance de la voix, puis découvrirent un vieil homme assis sur un banc, près de la porte d’entrée du bâtiment.
— Venez, n’ayez pas peur.
Guilhem hésita et glissa timidement :
— Et le ballon ?
— Plus tard, répondit Corentin, chassant l’idée de la main.
Les trois amis s’approchèrent. Le vieil homme poursuivit :
— Il a fallu quatre ans pour le construire. Avec des pierres qui venaient par la mer. Corentin laissa échapper un sifflement. L’homme continuait à raconter :
— À une époque, c’était le phare le plus puissant du monde ! Au début il fallait six gardiens pour s’en occuper. Puis quatre, puis deux, puis plus du tout.
Les yeux de Malo s’arrondirent.
— Oh, vous êtes un de ces gardiens ?
Le vieil homme sourit.
— Moi non, mais mon grand-père, oui. Moi, j’étais marin, et puis, quand j’ai été trop âgé pour naviguer, je me suis occupé du guichet d’entrée. Là où on donnait les tickets pour faire visiter le phare aux touristes.
— Et on ne peut plus le visiter ?
— Non, ça fait longtemps maintenant. Ça n’intéressait plus les gens. Ils pouvaient tout voir en réalité virtuelle, plus besoin de monter.
Le vieil homme soupira. Il désigna la route, au-delà du portail.
— Et puis ils passaient là, un écran devant les yeux et des écouteurs dans les oreilles. Ne levaient même pas la tête. Alors…
— Alors quoi ? le pressa Malo.
L’ancien guichetier posa son index déformé par les ans sur ses lèvres.
Intrigué par son regard un peu perdu, Malo s’approcha davantage.
— Nous, on aime bien marcher. Courir. Jouer au ballon ! Ça fait faire du sport !
L’homme se secoua et lui sourit.
— C’est bien le sport ! Vous savez qu’à une époque, il y avait une course ici ? C’était à celui qui monterait le plus vite au sommet du phare !
Les enfants levèrent de nouveau la tête.
— Eh ben !
— Devinez un peu combien de temps ils mettaient ! leur demanda l’ancien agent d’accueil en brandissant un gros doigt noueux sous leur nez.
Les compagnons se prirent au jeu et essayèrent de se représenter l’ascension. Guilhem se risqua le premier.
— Hum… Sept minutes ?
— Tu sais, c’étaient des champions, ceux qui allaient le plus vite. Parfois ils montaient deux marches d’un coup !
Le garçon hésita, puis fit une nouvelle proposition :
— Quatre minutes ?
— Et vous autres, vous en pensez quoi ? questionna l’homme.
Corentin se lança à son tour.
— Vu comme vous souriez, ça doit être moins. Trois minutes ?
Le sourire de l’homme s’élargit. Il fixait maintenant Malo. Après une longue hésitation, ce dernier proposa :
— Quand même pas deux minutes ?
— Moins d’une minute ! révéla l’homme, savourant son petit effet.
Les enfants restèrent bouche bée. Puis, tout à coup, Malo lança :
— Moi aussi, je peux le faire !
— Moi aussi, et je suis sûr que je monterai plus vite que toi ! renchérit Corentin.
— Non, sûr que c’est moi ! Je suis plus grand et j’ai plus de souffle ! rétorqua Malo.
— C’est faux, c’est moi le meilleur… glissa Guilhem.
Le vieil homme souriait en les regardant se défier. Il étendit les mains devant lui en signe d’apaisement.
— Allons, les garçons, du calme. Vous voulez essayer ?
Trois visages interloqués se tournèrent vers lui.
— Comment ça ? On… On peut ?
Le vieux leur adressa un clin d’œil, fouilla un moment dans la poche de son pantalon et finit par en extirper une grosse clé sombre.
— Rappelez-vous : c’est moi qui faisais entrer les touristes autrefois !
Les trois amis échangèrent des regards hésitants.
— Mais… Ce n’est pas dangereux ?
L’homme haussa les épaules.
— Rien n’a bougé là-dedans. C’est du solide.
Il se leva en gémissant un peu. Se tint le dos un instant. Puis tendit la clé devant le visage des enfants.
— On y va ?
Après un dernier échange de regards, les trois amis acquiescèrent.
L’homme contourna l’angle du bâtiment puis gravit péniblement les quelques marches menant à la porte d’entrée. Il glissa d’une main tremblotante la grosse clé dans la serrure. Il força un peu, puis parvint à la faire tourner. Les enfants le suivirent. Ils ne virent d’abord rien, encore éblouis par la forte lumière extérieure. Puis leurs yeux s’habituèrent. Ils se tenaient devant un guichet. Le vieil homme passa derrière, écarta du bras quelques toiles d’araignées, puis essuya avec sa manche la poussière accumulée sur le petit bureau. Corentin tendit la main et saisit un morceau de plastique rectangulaire posé là.
— Ah, tu as trouvé mon badge ! Je ne pensais pas qu’il était encore là, depuis le temps.
Le garçon en frotta la surface du doigt, puis l’approcha de ses yeux. Il lut lentement :
— Jozef… C’est vous ?
— C’est bien ça, Jozef Le Meur, pour vous servir !
L’homme accompagna sa phrase d’une petite courbette. Puis il passa la main sous le bureau et fit coulisser un tiroir. Il en sortit un carnet de tickets vert pâle et le brandit devant le nez des garçons.
— Il vous faut un ticket pour monter, c’est comme ça que ça marche !
Les enfants protestèrent :
— Mais on n’a pas d’argent !
Il leur sourit.
— Je vais vous faire un ticket gratuit !
Avec quelques difficultés, il en détacha trois de la souche du carnet. Il les tendit aux enfants. Au moment où ils allaient s’en saisir, l’homme retint son geste et leur dit d’une voix soudain plus basse :
— Monter n’est pas si simple…
Les garçons échangèrent un regard intrigué, puis prirent les tickets et les fourrèrent dans leur poche. Ils firent trois pas et se trouvèrent au pied de l’escalier en colimaçon. Ils levèrent la tête. Des fenêtres percées à intervalles réguliers dans le mur éclairaient l’impressionnant ouvrage qui semblait se perdre dans les hauteurs. Guilhem posa la main sur la paroi et la caressa. Jozef surprit son geste :
— C’est doux, n’est-ce pas ? C’est de l’opaline.
Les carreaux recouvrant entièrement la surface arrondie paraissaient luire d’une lumière intérieure, bleutée, presque irréelle.
Après un court instant passé à contempler en silence la spirale parfaite qui s’enroulait au-dessus de leurs têtes, les amis se remirent à parler.
— Allez, on y va ! lança Malo avec enthousiasme.
— Qui commence ?
— Toi, Guilhem ! Après tout, c’est toi qui as envoyé le ballon !
Celui-ci hésita brièvement, puis gonfla le torse.
— Pas de problème ! Mais ne vous étonnez pas si je suis le plus rapide !
— C’est ça, voilà Guilhem qui frime maintenant !
Guilhem haussa les épaules et dit plus bas :
— Vous le savez bien que je suis le meilleur.
Il posa le pied sur la première marche. Jozef l’arrêta :
— Attendez !
Il plongea la main dans un autre tiroir, saisit un objet rond, contourna le guichet et vint vers eux.
— J’ai encore là un vieux chronomètre qui servait aux entraînements.
Il le tendit à Malo.
— Tu n’as qu’à le déclencher quand il démarre.
Il se tourna vers Guilhem.
— Et toi, mon petit, tu cries quand tu arrives en haut !
Il leva un doigt sentencieux.
— Et pas de triche ! On surveille.
Malo fit jouer quelques instants le petit appareil entre ses doigts, le déclencha, le stoppa, le remit à zéro. Recommença.
— OK, c’est bon ! Tu peux y aller !
Guilhem prit une grande inspiration et attaqua la montée. Malo fit partir le chronomètre. Ils entendaient les chaussures de leur ami claquer sur les marches, distinguaient sa silhouette quand il s’approchait d’une fenêtre. Puis ils n’entendirent plus rien. Peut-être était-il trop loin. Au bout de quelques minutes, les pas reprirent. Plus lourds. Plus lents. Et de plus en plus forts. Soudain, leur camarade fut devant eux.
— Ben, tu n’as pas crié en arrivant en haut !
Guilhem baissait la tête.
— Tu y es arrivé ?
— Non… marmonna le garçon.
— Quoi ?
Il répéta plus fort :
— Non.
— Ah bon ? Pourquoi ?
Corentin n’attendit pas la réponse.
— Ah, tu vois, tu n’es pas le meilleur ! Je vais y arriver moi ! Je suis super bon ! Vous allez voir. T’es prêt à chronométrer ?
Malo regarda le chronomètre. Il l’avait oublié. Les secondes défilaient toujours. Il jeta un coup d’œil à Guilhem, puis le remit à zéro.
— Oui, c’est bon, tu peux y aller.
Corentin s’élança à son tour. Ses amis le suivirent un moment des yeux, puis le son de ses pas se perdit. Tout à coup, ils entendirent distinctement un juron. Quelques minutes plus tard, le garçon refit son apparition, tête basse, sourcils froncés. Retourné derrière son guichet, assis dans la pénombre, Jozef souriait.
Malo questionna :
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Corentin secoua la tête sans rien dire. Malo lui pressa le bras. L’autre haussa les épaules.
— Je sais pas.
Malo soupira. Il arrêta le chronomètre et le tendit à Guilhem.
— Pff, même pas capables de monter trois cents pauvres marches. Je vais vous montrer, moi, qui est le plus fort ! Prêts ?
Sans mot dire, Corentin hocha la tête, espérant secrètement qu’il n’y arriverait pas. Guilhem regardait ses chaussures.
Alors Malo s’élança à son tour. Il gravit les premières marches deux par deux. Il sentit son cœur battre plus vite. Sa respiration devint plus ample. Il trouva rapidement son rythme. Les coudes au corps, il se sentait bien. Il passa devant une fenêtre, jeta un coup d’œil et aperçut le deuxième phare, plus petit, plus vieux, et, derrière, le sémaphore, dressé tout au bord de l’océan. Il posa un instant la main sur le mur lisse et doux, reprit sa respiration et repartit. Soudain, le pied qu’il levait pour attaquer la marche suivante se bloqua. Le garçon fut stoppé net. Il tenta de nouveau de poser le pied sur la marche suivante. Impossible. Son pied heurtait quelque chose qu’il ne voyait pas. Il essaya en levant la jambe plus haut. Une surface dure l’arrêtait. Il repéra sur sa droite le renfoncement d’une fenêtre et entreprit de s’y glisser de façon à contourner l’obstacle. Sans plus de succès. Il avança la main, tâtonna. Un mur invisible se dressait devant lui. Pourtant il voyait distinctement l’escalier qui poursuivait sa montée, s’enroulant autour du vide central. Après quelques tentatives infructueuses supplémentaires, il se décida à redescendre.
Les trois garçons se retrouvèrent en bas de l’escalier. Derrière son guichet, le vieil homme les observait, renversé en arrière sur un vieux fauteuil, les mains croisées sur le ventre. Décontenancés, les enfants l’interrogèrent :
— On ne peut pas monter ?
Le bonhomme haussa les épaules.
— Je vous l’avais dit, ce n’est pas si simple…
Les jeunes se regardèrent sans trop comprendre. Jozef leur sourit.
— Quand vous voudrez recommencer, vous saurez où me trouver.
Il récupéra le chronomètre et leur tendit trois tickets verts en indiquant :
— Pour la prochaine fois.
Le trio les empocha en silence, jeta un dernier regard vers l’escalier et sortit.
Ils restèrent un moment devant la porte. Puis, sous les regards interrogatifs de ses copains, Guilhem s’éloigna lentement, fouillant les herbes hautes des yeux. Après quelques minutes, il se pencha, récupéra le ballon égaré et revint. Les trois garçons quittèrent l’enceinte du phare et allèrent s’asseoir sur les rochers, face à l’océan. Après un temps de silence, ils commencèrent à parler. Timidement au début, chacun hésitant à raconter son expérience. Puis Malo se lança. Il décrivit la sensation d’une barrière invisible, son pied qui ne pouvait pas se poser sur la marche supérieure. Corentin évoqua à son tour une force qui avait tout à coup pesé si fort sur ses épaules qu’il n’avait pu faire autrement que de redescendre. Guilhem, qui avait craint jusque-là d’être devenu fou, fut un peu rassuré par les récits de ses compagnons. Après de nombreuses hésitations, il finit par raconter qu’il avait senti une main sur sa poitrine en même temps qu’un souffle sur son visage. Une main posée là, sur son sternum. Un contact sans violence, mais qui devenait plus ferme à chaque fois qu’il tentait de monter plus haut. Ils gardèrent un moment le silence, cherchant une explication rationnelle. Puis Malo lança avec conviction :
— C’est parce qu’on n’est pas assez forts. Il faut qu’on s’entraîne.
Les autres acquiescèrent.
Ainsi, pendant plusieurs jours, ils se retrouvèrent pour courir, effectuer des pompes, des squats, même de la corde à sauter. Ils mesurèrent leur rythme cardiaque, se chronométrèrent. Montèrent à toute vitesse chaque escalier qu’ils trouvaient sur leur chemin.
Un matin, alors qu’ils se dirigeaient vers la mer, Malo s’arrêta et fit face à ses copains :
— Les gars, je suis prêt. Vous allez voir, je vais y arriver. Je serai le premier à atteindre le sommet !
— Tu parles, je cours plus vite que toi ! rétorqua Corentin.
— Peut-être, mais tu as moins de souffle !
— Tu vas voir ! Let’s go ! On y va.
Les deux garçons obliquèrent vers la gauche, en direction du phare. Guilhem suivit en marmonnant.
— Pff, c’est moi le plus rapide.
Ils poussèrent le portail grinçant et s’approchèrent de la porte. Jozef était là, assis sur son banc. Il les regarda sans mot dire, se leva en prenant appui sur ses cuisses et gravit les quelques marches menant à la porte. Le claquement de la clé dans la serrure mit fin aux fanfaronnades des trois compères. Ils prirent le chronomètre resté sur le bureau et jetèrent un œil un peu inquiet vers l’escalier. Cette fois, c’est Malo qui s’élança le premier. Au bout de quelques minutes, il redescendit, le visage fermé. Puis Corentin tenta sa chance et revint en secouant la tête. Guilhem enfin. Quand il redescendit sans plus de succès, Malo et Corentin n’arrivèrent pas tout à fait à masquer un certain soulagement. Le vieux gardien des lieux posa tour à tour la main sur l’épaule de chacun, la pressa, et, dans un sourire, leur tendit trois nouveaux tickets.
*
Les jours passèrent. Les trois amis continuèrent à s’entraîner, courir, sauter. Ils bannirent les sodas et les gâteaux de leur alimentation. Augmentèrent leur consommation de fruits et de légumes comme le leur recommandaient des bannières publicitaires auxquelles ils n’avaient jusque-là prêté aucune attention. Ils retrouvèrent plusieurs fois Jozef, chacun espérant secrètement être le premier à monter, être le vainqueur. Sans y parvenir. Aucun d’entre eux. Jamais.
*
La fin des vacances était proche. En cette fin d’après-midi, ils étaient assis sur le muret bordant le sentier côtier, les jambes pendant dans le vide, contemplant sans parler les rochers découverts par la marée. Au bout d’un moment, Guilhem haussa les épaules et déclara dans un soupir :
— Finalement on n’aura pas réussi à monter.
Les deux autres fixèrent un moment leurs chaussures. Puis Corentin constata, un peu désabusé :
— On a quand même beaucoup essayé. Ça nous aura occupés une bonne partie de l’été.
Il tourna la tête vers la gauche et laissa flotter son regard sur le phare qui se dressait à quelques centaines de mètres. Puis reprit :
— Je voulais être le premier à y arriver.
Ils regardèrent planer un goéland, puis la voix fluette de Guilhem s’éleva :
— Moi aussi, je voulais vous montrer que j’étais le plus fort. Pour une fois…
Ils regardaient leurs jambes battre en rythme contre le mur. Corentin se tourna vers Malo :
— Et toi ? Pourquoi tu voulais monter ?
Malo laissa passer encore quelques battements de jambes, puis inspira un grand coup.
— Au début, moi aussi, je voulais montrer que j’étais le plus fort.
Il fixait l’horizon.
— Et puis, il y a quelques semaines, en fouillant dans les tiroirs d’une vieille commode chez mes grands-parents, j’ai trouvé une photo. Une photo de mon grand-père en tenue de sport sur les marches devant le phare. À côté de lui se tenait un autre homme avec un trophée dans les mains. Je l’ai époussetée et je la lui ai apportée.
Les deux autres le regardaient maintenant avec attention.
— Il a dit quoi ?
Fixant toujours l’horizon, Malo reprit :
— Il m’a expliqué que c’était un jour de course. Il n’avait pas gagné, mais il avait fini troisième. Il m’a raconté l’ambiance de fête qu’il y avait ce jour-là. Les applaudissements, les encouragements. Certains montaient même déguisés !
Les yeux des deux autres garçons s’arrondirent.
— Déguisés ?
— Oui ! Il m’a dit comment les gens étaient heureux d’être là, qu’ils gagnent ou pas. Il avait les yeux qui brillaient en racontant ça. Il avait l’air content, mais en même temps j’ai eu l’impression qu’il regrettait cette époque-là. Ça m’a donné envie de monter là-haut moi aussi. Pour lui raconter comment c’était. Pour partager ça avec lui.
Sa voix se fit plus rauque.
— Tant qu’il est encore là…
Guilhem et Corentin se regardèrent. Puis regardèrent le phare. Guilhem toussota puis posa la main sur le bras de Malo et proposa :
— On essaye encore une fois ? Avant la fin des vacances ? Pour ton grand-père ?
— On va encore échouer, dit Malo en soupirant.
Corentin poussa un peu maladroitement son copain de l’épaule et insista à son tour :
— Allez, une dernière fois !
Les deux garçons se levèrent et tirèrent leur ami par les bras.
— Allez, viens !
Malo finit par prendre pied sur le sol. Tous trois prirent la direction du phare. Au fur et à mesure qu’ils avançaient sur le chemin caillouteux, l’impatience les gagnait. Pourvu que Jozef soit là !
Il y était. Sur son banc. Il sourit en les voyant franchir le vieux portail. Se leva, monta les marches et fit tourner la clé. Il les fit entrer puis, la mine joviale, leur demanda :
— Alors c’est pour aujourd’hui, les garçons ?
Ils tournèrent leurs paumes vers le haut et haussèrent les épaules.
— On ne sait pas, mais on doit essayer encore une fois.
Ils firent cercle et posèrent leurs mains l’une sur l’autre.
— À toi, Malo. Pour ton grand-père ! s’exclamèrent Corentin et Guilhem dans un bel ensemble.
Ils lui donnèrent une tape dans le dos et le garçon s’élança. Sa foulée était régulière. Il respirait en cadence. En bas, Guilhem avait croisé les doigts derrière son dos et murmurait pour lui-même :
— Pourvu qu’il y arrive, pourvu qu’il y arrive…
Corentin sautait sur place en frappant dans ses mains.
— Allez, allez, allez !
Malo avait déjà passé deux fenêtres. À la troisième, il jeta un œil dehors et vit le vieux phare. Il ralentit un peu sa course. Passa une autre fenêtre. À la suivante, il se rendit compte qu’il dominait maintenant largement l’autre phare. En bas, Guilhem et Corentin échangèrent un regard :
— Les fois précédentes, il redescendait plus rapidement.
Ils s’approchèrent du vide central, levèrent la tête et crièrent leurs encouragements.
Malo les entendit. Il accéléra, passa encore une fenêtre, puis atteignit le haut de l’escalier en colimaçon. Il posa ses mains sur ses genoux. Se pencha au-dessus de la barrière et cria :
— Je suis arrivé !
En bas, les deux garçons se regardèrent, puis regardèrent leurs mains vides. Ils n’avaient pas pris le chronomètre. Ils sourirent. Il avait réussi. Puis, la voix assourdie de Malo leur parvint de nouveau :
— Je continue !
Ils interrogèrent Jozef du regard.
— Il reste encore une volée de marches pour sortir sur la plateforme…
Malo gravit l’étroit escalier de fonte, traversa une pièce aux murs couverts de boiseries et déboucha sur la plateforme extérieure. Tout d’abord le vent, puis la vue, lui coupèrent le souffle. Il s’approcha du parapet de granit. À ses pieds, le vieux phare et, derrière, le sémaphore paraissaient minuscules. Et face à lui, à perte de vue s’ouvrait l’océan. Par endroits, la côte rocheuse avançait dans la mer. Il devinait des îlots posés çà et là. Le soleil commençait à décliner. Tout à coup, il ne voulut plus être seul à contempler. Il voulut que ses amis aussi puissent admirer. Il fit demi-tour, pénétra dans le phare, ouvrit la porte de l’escalier et cria à pleins poumons :
— Venez !
Les murs arrondis amplifièrent sa voix comme le tuyau d’un instrument à vent. Quand elle leur parvint, Corentin et Guilhem se regardèrent, se sourirent encore une fois et s’élancèrent dans la spirale. Ils débouchèrent bientôt à leur tour sur la plateforme. Malo les interpella, faisant des moulinets avec ses bras.
— Par ici, venez là !
Les garçons firent quelques pas et se placèrent face au large. Le soleil commençait à rougeoyer, parant la nuée de rochers à demi immergés de multiples nuances de rose, de rouge et d’orangé. Les trois amis suivirent en silence la descente lente et régulière de la boule incandescente. Quand l’astre toucha la mer, ils se prirent la main. Et quand il disparut dans un dernier flamboiement, ils restèrent un moment les yeux perdus sur l’horizon. Puis clignèrent des paupières et repassèrent la porte de fer.
Le vieux Jozef entendit d’abord leurs pas. Six pieds sautant de marche en marche, accordés. Puis, sans les voir encore, il perçut leurs sourires. Alors il regarda les trois tickets qu’il tenait dans sa grosse main noueuse, sourit à son tour et les empocha. Il passa derrière son guichet d’autrefois et s’effaça.
Les garçons arrivèrent bientôt en bas. Comprirent instinctivement qu’il n’était plus là. Ils sortirent, refermèrent la porte derrière eux, traversèrent le terrain carré envahi d’herbes folles. Ils discutèrent un moment, partagèrent leur joie, se firent des promesses et partirent, chacun de son côté. Quand il tourna au coin de sa rue, Malo aperçut au loin un homme debout devant une petite maison de granit aux volets bleus. Un homme aux cheveux blancs, un peu voûté, appuyé sur sa canne. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il fourra la main dans sa poche, en tira un petit paquet de tickets vert pâle, les leva vers le ciel et se mit à courir aussi vite qu’il pouvait.
— Grand-père !
Sur le pas de sa porte, là-bas, le vieil homme tourna la tête. Dans les dernières lueurs du soir, ses yeux brillaient.
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