Voilà plusieurs années que la phrase revenait dans la conversation : « Guernesey… J’aimerais bien y aller… » Systématiquement suivie d’un « et puis, il y a la maison de Victor Hugo ! » Un certain virus a eu raison d’un précédent voyage, mais cette fois, ça y est. Par cette belle journée de mai, je suis en train de monter la rue Hauteville à Saint-Pierre-Port. D’après mon plan, c’est là-haut que se trouve la fameuse maison de Victor Hugo, opportunément nommée Hauteville House. Et bon sang, que ça monte !
Je me représente l’homme aux cheveux et à la barbe blanche sortir de ce cliché vu tant de fois, la tête reposant sur sa main gauche, et se mettre en mouvement. Je l’imagine voûté, remontant difficilement la pente, traînant un cabas d’où s’échappent quelques légumes achetés en bas, au marché. Lourd du chagrin de la mort de Léopoldine. Solitaire. Comment faisait-il donc pour vivre ici ?
Ah, c’est là. Un panneau, un drapeau, quelques marches, et une haute porte peinte en vert qui s’ouvre sur une jeune fille souriante : « C’est pour la visite ? » Une fois mon nom coché dans la liste des inscrits, je me retrouve à patienter dans une petite pièce encombrée par l’imposant guichet d’accueil. Sur un mur entier s’étalent les souvenirs du grand homme. Cartes postales, porte-clés, magnets, écharpes, mugs et une profusion de livres, bien entendu. Dans un angle, une porte s’ouvre. La visite commence. Nous ne sommes que six. L’heure des hordes de collégiens venus de la côte normande pour la journée est passée.
Me voilà dans la première pièce. Sur les murs, des portraits de famille. Et des dessins signés Victor Hugo. Tiens, j’ignorais qu’il dessinait. Au milieu, un billard. J’essaye d’imaginer mon vieil homme voûté aux cheveux blancs en train de jouer. Mon vieil homme solitaire assis sur le sofa, entouré de conversations et de rires. Les mots de la guide contribuent à froisser cette image : Hugo avait cinquante-quatre ans quand il est arrivé ici. Il devait donc se tenir encore droit…
Suit une pièce aux cloisons tendues de tapisseries entrecoupées de panneaux de bois sombre. Une cheminée monumentale couvre pratiquement tout un mur. Ses sculptures, colonnes et volutes de chêne presque noir attirent l’œil et arrondissent la bouche. Elle est l’œuvre d’Hugo. Ainsi, le voici décorateur, menuisier à ses heures. Et féru de brocante, si l’on en croit l’histoire de ces tapis chinés et découpés pour recouvrir le long divan.
Les pièces s’enchaînent : atelier, petite pièce tout en longueur entièrement décorée d’assiettes et de plats de faïence, salle à manger, spectaculaire avec son décor en faïence de Delft et ce double H surmontant la cheminée, figurant les initiales du maître de maison et de la maison elle-même. L’ensemble a été dessiné par Hugo. Je le découvre maintenant architecte d’intérieur.
Plus loin, un escalier sombre mène au premier étage : salon rouge et or, éclatant, salon bleu, raffiné, orientalisant. Mon image d’homme solitaire se dissout dans l’évocation des réunions de famille. Des amis aussi, comme en témoigne sur une table un cadeau d’Alexandre Dumas. Attirée par la lumière, je me dirige vers une pièce vitrée donnant sur l’extérieur. Le jardin d’hiver. Une banquette sobre court le long des parois. La vue est belle. La pièce est vide.
Nouvel escalier, sombre aussi malgré la verrière qui l’éclaire. Un palier aux murs couverts de livres. Une porte qui s’ouvre sur une longue pièce au plafond tendu de tapisseries : bureau d’un côté, chambre à coucher de l’autre. Séparant les deux, deux stalles de bois foncé. L’une récupérée d’une cathédrale, l’autre conçue par Hugo. Le poète décorateur s’en est donné à cœur joie. Je regarde le vaste lit, orné d’une curieuse petite sculpture, moitié tête de mort, moitié homme barbu. Je me figure l’écrivain assis à sa table de travail d’un côté, puis, le soir venu, dormant dans ce lit immense des angles duquel s’élèvent de gracieuses colonnettes, rêvant à ses personnages, imaginant des histoires. La voix de la guide coupe ma réflexion : Hugo n’a quasiment jamais habité ces pièces.
Encore un escalier, étroit, un peu caché. Dernier étage. Je baisse la tête. Pénètre dans l’antichambre. Une pièce exiguë et mansardée, autour de laquelle courent des divans ornés, tout comme les murs, d’un tissu fleuri plutôt chargé. Le cabinet de travail d’Hugo durant ses premières années ici. Son espace privé. Il y écrivit une partie de la Légende des siècles et des Misérables, indique la guide.
Postée dos à la lumière, barrant le passage vers l’avant, elle désigne un petit couloir. « Par ici, la chambre ». Je m’avance la première. Débouche dans une pièce minuscule. Fais demi-tour. J’ai dû me tromper. Mais non, c’est bien là. Un lit-divan discret, de la soie japonaise jaune tendre, deux panneaux sculptés figurant un monstre, une princesse et un chevalier dont l’écrivain racontait l’histoire à ses petits-enfants, une fenêtre ouvrant sur le vaste jardin, ses hauts arbres et son bassin. Là, dans cet espace étroit, le vieil homme qui marchait tout à l’heure dans la rue près de moi réapparaît soudain.
Demi-tour, retour dans l’antichambre feutrée. Regard à droite. Cette fois la jeune femme assurant la visite n’occulte plus la lumière. Quelques pas en avant, et je suis en plein ciel. Dans une pièce que l’écrivain a fait construire en éventrant le toit. Entièrement vitrée. Suspendue. Ouvrant grand sur la mer. Un poêle blanc en faïence, des canapés à degrés recouverts de tapis turcs. Mes yeux glissent sur ces éléments de décor, irrémédiablement attirés par une sobre tablette en bois noir, nichée dans un coin, presque invisible. Si les autres pièces m’ont semblé un musée, si le Hugo que je m’étais figuré s’est, pas après pas, évaporé derrière le décorateur, architecte, collectionneur, dessinateur, chineur, menuisier, mondain, citoyen engagé, père, grand-père, ami, il est maintenant là. Je le vois, arpentant la pièce à grands pas, se postant devant la tablette, écrivant debout, s’interrompant pour laisser son regard se perdre au loin, là où le ciel et la mer se rejoignent, ou bien observant les hommes travaillant sur le port, étalant ses pages sur les canapés pour qu’elles sèchent. Grelottant l’hiver, suant l’été, mais écrivant sans trêve. Quelque part, une voix résonne. « C’est le moment de partir ». Il s’arrête. Oui, ça y est, il peut partir. C’est la fin de son exil. Il a soixante-huit ans.
« C’est le moment de partir ». La guide répète encore une fois. Je m’ébroue. Reprends pied sur le parquet ciré, baisse la tête et la suis. Passe la petite porte donnant sur le couloir. Me retourne pour un dernier regard. Les mains dans le dos, il fait quelques pas en regardant au loin. Ses cheveux et sa barbe sont blancs. Il déambule un peu voûté à force de trop marcher. C’est bien lui. Là, entre ciel et mer, je l’ai trouvé.
Note : pour découvrir Hauteville House et préparer une visite : site officiel des maisons de Victor Hugo
© Copyright Isabelle Anne Roche – 2025 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

Vous voulez découvrir d’autres instantanés ? Suivez les liens :
➜ La montagne aux oreilles de chat
➜ Eau calme et reflets changeants
➜ Un soir d’automne à Camaret-sur-Mer
➜ 1er décembre : un pas vers la lumière
