Ceci n’est pas une recette. Je n’ai pas cherché comment font les autres, je n’ai pas recensé de méthodes ayant plus ou moins fait leurs preuves. Je veux juste partager comment moi je m’y prends lorsque j’entreprends d’écrire un slam. Entendons-nous bien : quand je dis « slam », je sais que certains me diront qu’il n’est de slam sans oralité et sans public. Or, les miens sont écrits. Mais j’appelle de ce nom les textes qui pourraient être déclamés et sont composés avec en tête cette idée. Il arrive toutefois régulièrement que je parte avec l’envie d’un slam et que cela devienne autre chose, moins scandé, plus écrit, c’est ce que je nomme alors de la poésie libre. Lorsque j’ai couché sur le papier mon dernier texte de ce genre, j’ai souhaité faire de temps à autre un pas de côté pour observer la façon dont je m’y prenais et vous la partager. C’est ce que je décris pour vous ici…

Écouter ce qui est là

Je commence par laisser venir le thème. De quoi ai-je envie de parler ? Qu’ai-je envie de partager ? Une émotion ? Un lieu ? Un parfum ? Un souvenir ? Ce n’est pas vraiment une réflexion consciente. Plutôt quelque chose qui s’impose. Si je me dis « je dois choisir un sujet pour mon texte », ça ne fonctionne pas. Le thème arrive plus fréquemment dans des moments de détente où l’esprit vagabonde. Sous la douche, le matin entre sommeil et réveil, lors d’une promenade dans la nature. Le résultat tient en quelques mots : « Je vais écrire un texte sur xxx. »

Je rassemble alors un peu de matière sur le sujet. Pas vraiment de l’information, davantage des ressentis, de façon à créer l’atmosphère dans laquelle baignera le texte. S’il s’agit d’un lieu, je regarde des images qui s’y rapportent. Bien souvent mes photos personnelles pour m’immerger dans l’ambiance, faire remonter des sensations. S’il s’agit plutôt d’une émotion, je cherche à me replonger dedans. Cela peut passer par des photos également, des vidéos, des discussions. Disons, d’une manière plus générale, des souvenirs. Puis je laisse reposer. Au moins une nuit. Parce que la nuit, les choses se mettent en place d’elles-mêmes. Parfois beaucoup plus longtemps.

Fleurs sauvages émergeant de la brume matinale dans un pré

Laisser venir le rythme

Ensuite, tout tient dans cette phrase que je répète comme un mantra pendant ces jours de maturation : « Au commencement était le rythme. » Je ne sais pas où je l’ai entendue, qui l’a dite, mais elle m’accompagne depuis des années.

Parce que pour moi, le slam, tout comme le poème, c’est avant tout ça : le rythme.

Il faut qu’un matin j’ouvre les yeux avec un rythme dans la tête. Littéralement. Tant qu’il n’est pas là, je n’écris pas. Et quand au lever le rythme est là, tout danse dans la maison. L’escalier grince en tempo, les volets claquent en cadence sur la façade, la cuiller sonne dans le bol, le café coule en glouglou régulier, mes pieds frappent le sol en mesure quand je vais au marché, les camelots scandent leurs harangues. Tout devient pulsation et je retiens mes doigts qui ne demandent qu’à claquer. Si je ne suis pas seule, uniquement. Sinon, je les laisse aller…

Baguettes frappant un tambour formant un nuage d'eau

Je m’installe alors dans un endroit calme et solitaire. Je ferme les yeux. Je me laisse envahir par le rythme. De la pointe des pieds jusqu’à la racine des cheveux. Je laisse monter l’onde. Je rappelle les images, les sons, les odeurs, les frissons sur ma peau, les histoires. Dans le silence, je laisse émerger les phrases. Je les laisse tourner dans ma tête jusqu’à ce que se présente LA phrase. Celle qui servira de colonne vertébrale au texte. Celle qui reviendra comme une vague. Pas forcément exactement avec les mêmes mots, mais avec le même tempo. Le refrain. L’ancre. Parfois j’arrête là. J’écris juste cette phrase. Puis, un autre jour, je reviens. Je la dis à haute voix. Je modifie un mot. Je repars. Je reviens de nouveau. Je change l’ordre. L’angle.

Quand le rythme est bon, je prête attention à la mélodie. Je me rappelle un cours de musique au collège. La professeure avait demandé si le plus important, c’était le rythme ou la mélodie. On avait écouté juste un battement, sans notes, puis une mélodie, sans cadence. Pas de doute, c’était le rythme. Ce que me confirmèrent des années plus tard les tambours résonnant chaque dimanche au fond du bois à côté de chez moi. Alors, ce n’est que quand le rythme est bon que je passe à la mélodie. LA phrase est-elle agréable à écouter ? Ses sonorités provoquent-elles l’effet attendu ? Sonorités douces pour apaiser ? Sonorités âpres pour interpeler ?

Voilà LA phrase est prête.

Tisser les mots

Alors, je prends mon ordinateur et je vais m’asseoir si possible dehors, près d’un arbre pour entendre le vent chanter dans ses feuilles, ou au bord de l’océan pour écouter l’écume pétiller. Je m’imprègne de l’idée du texte et je déroule dans ma tête les images des strophes. Comme un petit film que je peux regarder. Avec un seul thème par strophe. Puis LA phrase (ou ses déclinaisons rythmées) entre chacune d’entre elles. Un leitmotiv concluant chaque paragraphe et conduisant au suivant.

Vient ensuite, et seulement maintenant, le moment d’écrire vraiment. La première strophe donnera le rythme général. Quatre lignes ? Sept lignes ? Huit lignes ? Peu importe. Mais ensuite, conserver ce tempo. Je garde le thème de la strophe à l’esprit et j’écris sans trop réfléchir, décrivant le petit film que j’ai créé auparavant dans ma tête. Avec des images, mais aussi des sons, des parfums, toutes les sensations qu’il fait naître. Quant à la forme, la première strophe dicte souvent sa règle d’elle-même : vers libres ou vers rimés ? Certains jours, tout rime, certains autres, au contraire, la rime paraît artificielle. J’essaye de ne rien forcer.

Fils de couleur entrecroisés sur un métier à tisser traditionnel

À ce stade, je ne me soucie pas de la longueur des phrases, on verra plus tard. Je m’oblige quand même à éviter l’alexandrin. Ça peut sembler bizarre, mais j’ai vite fait d’écrire ce type de phrases de douze pieds. Parce que c’est un rythme naturel. Parce qu’on l’a beaucoup étudié à l’école. Parce que j’adore la langue de Racine et Corneille. Mais que ce n’est pas ce que je veux faire et que je n’ai pas leur talent. Je laisse couler les phrases, en tentant de ne pas rompre le fil. Parce que si je me lève, que je m’éloigne de l’arbre chantant, de l’océan pétillant, les images s’envoleront, et il faudra des heures pour qu’elles se présentent à nouveau dans de bonnes conditions. Je me méfie aussi des phrases qui arrivent toutes faites, très naturellement. Trop naturellement, dirais-je. D’où viennent-elles ? Cliché ? Formule déjà employée ? Par exemple, un jour, j’avais écrit à la fin d’une strophe « ici, tout est possible, tout est réalisable ». J’ai cherché pourquoi ça m’était venu spontanément. Chevallier et Laspalès… Eh oui, il n’y a pas que Racine et Corneille.

Une fois la strophe terminée, saut de ligne et je colle LA phrase. C’est le test véritable : il faut qu’elle coule naturellement. Alors seulement, je passe à la strophe suivante. Une idée par strophe jusqu’à ce que la matière collectée soit épuisée. Puis je réfléchis à une dernière strophe, pas forcément du même format, qui sonne comme une conclusion. Qui laisse le lecteur avec une émotion. Nostalgie, joie, énergie. Peu importe. Si possible, celle que j’aurai choisie pour lui, mais aucune importance si c’en est une autre, du moment qu’elle est là. Je ne relis pas. Pas encore. Je ferme le fichier. Je me lève et je vais m’hydrater. Et tâche de reprendre peu à peu pied dans la réalité.

À ce moment-là, pour moi, et comme pour tous les styles de textes que j’écris, slams ou pas, le plus dur est fait : le premier jet.

Trouver l’harmonie

Et c’est ensuite que le rythme et la mélodie s’assemblent pour devenir une musique. Le lendemain, si possible, en tout cas pas plus tard que le surlendemain pour rester dans le tempo, je relis. D’abord dans ma tête. Dans le meilleur des cas, LA phrase, répétée autant de fois que de strophes, identique ou approchante, ponctue impeccablement le texte. Mais parfois, elle paraît faible, trop courte, pas assez percutante, dissonante. Alors, il est nécessaire de reprendre le processus, chercher de nouveau la bonne phrase. Éventuellement en faire deux. Le tout sans regret, parce que, même si j’ai passé du temps en amont à la trouver, que ce n’est pas la bonne, et qu’il me faut la changer, je dois lui reconnaître le mérite immense d’avoir déclenché le processus d’écriture.

Galets en équilibre sur une plage face à la mer

Quand LA phrase est bonne, parfois du premier coup, parfois au bout de nombreux essais, je reprends le reste du texte. Je modifie l’ordre de certains mots, j’en enlève d’autres, je coupe où c’est trop long, je rajoute lorsque c’est creux. Un peu comme un sculpteur modèle l’argile. Et j’écoute. Un mot qui accroche ? Je sors mon plus précieux outil : le dictionnaire des synonymes. Pour trouver le terme qui aura le bon tempo, mais aussi la bonne musicalité.

Et quand enfin, le texte coule tel un ruisseau tranquille dans ma tête, je me lève, et je lis à haute voix. Si j’avais confiance en quelqu’un, je le lui lirais, mais ce n’est pas le cas. Alors je lis seule, dans une pièce qui fait résonner ma voix. Je n’enregistre pas parce que, comme beaucoup de personnes, j’ai du mal à écouter ma propre voix que je ne reconnais pas. Si le premier jet ne prend qu’une poignée d’heures, ce polissage rythmique et mélodique peut prendre des jours. Pour un texte classique, je m’attache beaucoup plus au sens, même si les images et les émotions sont très présentes dans ma manière d’écrire. Là, c’est avant tout le son et la façon dont il provoque des émotions, des sensations.

Lorsque le résultat me convient, que plus rien ne heurte mon oreille, que plus aucune syllabe n’accroche, je sauvegarde le document et je ferme le chapeau de mon ordinateur. Je vais faire autre chose. Marcher, cuisiner, faire un sudoku, lire, regarder un jeu télévisé. Rarement écouter de la musique. Je dors. Parfois, une nouvelle idée arrive. Parfois, un mot hurle parce qu’il doit être changé. Je corrige encore une fois. Puis, au bout d’un moment, tout s’apaise. Le texte est digéré.

Et ce n’est quasiment qu’à ce moment-là que je réalise ce que j’ai écrit : un slam qui pourrait être déclamé devant un public, un poème rimé, ou plutôt des vers libres. Ou un mélange des trois que je ne saurais pas étiqueter. Mais qu’importe finalement, s’il dit ce qu’il doit dire et parle à mon oreille ? Cependant, avec le recul, je réalise que mes textes qui cherchent à transmettre une émotion, quelque chose qui me bouscule dans la vie, sont plus proches du « slam » dans le sens propre de « mots qui claquent », tandis que ceux qui ont pour but de raconter un lieu et les sensations qui s’y attachent tendent davantage vers la poésie en vers libres (ou non), avec un rythme plus lent et des phrases plus longues. Ce qui me paraît somme toute assez logique.

Ouvrir la fenêtre

Vient alors le moment de laisser partir le texte. Je le relis une dernière fois et lui permets d’aller vivre sa propre vie, comme on lâche la main de son enfant le premier jour d’école. Je le publie, j’inspire fort, et je me demande : et vous, lecteur, quelle musique entendrez-vous ?

Et puis je l’oublie.

Et un jour, un autre matin singulier se lève. Des mots dansent dans ma tête, sautant, s’allongeant, rebondissant, vibrant, se répétant. Alors je le sais, je l’entends, je le ressens : au commencement de cette journée particulière est déjà le rythme.

Citation sur la nécessité d'un rythme pour écrire un texte poétique, devant une statue de cormoran face à la mer

© Copyright Isabelle Anne Roche – 2026 – Tous droits réservés
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