Quand on se lance dans l’écriture d’un abécédaire, quel qu’en soit le sujet, on se rend vite compte que certaines lettres sont plus difficiles à illustrer que d’autres. Bizarrement, pour mon recueil de textes sur la Bretagne, j’ai instantanément écrit, en face de la lettre X, deux mots : « panorama XXL ». Il est vrai qu’il suffit de se placer au bord de la mer pour que l’horizon s’ouvre en grand. Mais, pour moi, le lieu qui incarne le mieux ce sentiment de vastitude, pour le regard, mais pas seulement, c’est le sommet du Menez Hom. Cela dit, pas question de rédiger un dépliant touristique. C’est sous la forme d’un texte poétique que je vous invite à respirer plus large en arpentant ce lieu chargé d’histoire.
Bonne lecture !

Un pas. Un autre. Encore un. Je soupire. Un caillou roule sous mes pieds.
Ça y est. J’y suis, c’est le sommet. D’un coup, l’horizon s’ouvre à 360 degrés.
Mû par un instinct venu d’un ancêtre marin, mon regard se tourne vers l’océan.
Infini, il ondoie, brille puis s’assombrit, bordant d’un trait d’écume la côte finistérienne.
Sur la droite, Brest la blanche veille sur sa rade immense aux recoins enchanteurs.
En face, la presqu’île de Crozon étire sur l’eau ses trois longs doigts rocheux.
À gauche, la Pointe du Raz garde inlassablement Douarnenez à l’abri des tempêtes.

XXL
Du haut du Menez Hom,
Sur l’océan sans fin,
La vue est vaste et belle.

Repue de l’horizon d’Iroise, je repars, au son du pépiement d’invisibles oiseaux.
Partout sur ce mont vénérable au galbe arrondi s’étend une lande rase.
Les graminées jaunies, chevelure indomptée, s’inclinent au gré du vent.
Par endroits, la terre souple et légère se couvre de mousse et de bruyères,
Égayant de lacs mauves et roses le décor au doux moutonnement.
Soudain, un ajonc intrépide tend ses épines acérées en travers de ma route.
Le nez dans ses fleurs d’un jaune éclatant, je me laisse envahir par son suave parfum.

XXL
Autour du Menez Hom,
Vent, fleurs et gazouillements,
Symphonie sensorielle.

Un peu plus loin, à l’ombre du sommet, s’élève un tas de pierres. Qu’est-ce donc ?
Une vieille femme, serrant dans son poing un caillou, s’approche et m’éclaire :
Un roi puissant, affublé par un sort d’oreilles de cheval et par là nommé Marc’h,
Commettait de nombreux crimes, mais faisait volontiers l’aumône et vénérait Marie.
On dit que, de ses propres mains, il bâtit, sur la pente du mont, un oratoire à la sainte.
Lorsqu’à sa mort, Dieu le voua à l’enfer, celle-ci le défendit et conclut un accord :
L’âme du roi défunt serait libérée quand, du haut de sa tombe, il en apercevrait le clocher.

XXL
Au flanc du Menez Hom,
On empile les pierres pour que le roi
Enterré là puisse voir la chapelle.

La vieille dépose sur le tas son caillou, salue Marie, puis me conte quelques autres légendes.
Le même roi aurait envoyé Tristan, son neveu, quérir la belle Iseult pour en faire sa femme,
Un philtre d’amour bu par erreur condamnant les amants à un mythe tragique.
Quant au royaume d’Ys, on dit qu’il s’étendait jusques au pied du mont,
Et que Saint Corentin, sauveur du roi Gradlon, y vécut en ermite.
Et aussi que Dahut, la fille de ce roi, aurait transmis son nom à la bête mystérieuse
Que certains chassent encore dans la nuit du quinze août pour se couvrir d’or.

XXL
Au fil du Menez Hom,
Au-delà du temps, de bouche en bouche
Les légendes voyagent, éternelles.

La tête emplie de princesses et de chevaliers, j’avance de quelques pas vers le nord.
Quoi ? Est-ce un animal fantastique qui fait onduler son corps au creux de la vallée ?
Non, bien sûr. Entre les forêts sombres et les champs cultivés, c’est l’Aulne qui serpente.
Si, tournée vers l’océan, je parvenais à deviner le fracas des vagues sur les rochers,
Je suis saisie de ce côté par un calme absolu. Instant méditatif, apaisant, suspendu.
Sans un bruit, l’eau s’écoule, reflétant tour à tour le soleil et les nuages vagabonds,
Enjambée par un pont élégant semblant relier d’un trait la presqu’île au continent.

XXL
Au pied du Menez Hom,
Alangui, nonchalant,
L’Aulne accompagne les humeurs du ciel.

C’est sur ce fleuve tranquille qu’en des temps anciens surgirent les Vikings,
Donnant à ce promontoire des montagnes noires, son rôle de poste de guet.
Aux fiers guerriers du nord succédèrent les pirates, et, plus tard, les Anglais.
Si un feu s’allumait au large, sur Ouessant, le guetteur formait lui-même un brasier,
Relayant l’avertissement d’une possible invasion jusques aux monts d’Arrée.
Plus près de notre temps, les Allemands occupèrent l’endroit, scrutant à leur tour l’horizon,
Jusqu’à ce qu’un matin, un drapeau tricolore, fièrement fiché en terre, réinvestisse le mont.

XXL
Au creux du Menez Hom,
Par des vestiges enfouis,
À nous, l’histoire se rappelle.

Le vent a forci, les oiseaux passent en trombe, les rafales emmêlent mes cheveux.
Je lui fais face et m’appuie sur son torse puissant, les oreilles saoulées par ses sifflements.
Soudain, un claquement retentit, semblable à un coup de feu.
Là, presque à mes pieds, du flanc de la montagne, un parapente s’élève.
Ses couleurs vives égayent le ciel où bientôt d’autres voiles éclosent telles des fleurs.
Il virevolte, descend, remonte, passe tout près de moi et repart de plus belle.
Marcher, courir, s’asseoir, voler, sentir, admirer, jouer, rêver… Ici, goûter la liberté.

XXL
Depuis le Menez Hom,
L’esprit léger, le cœur content,
On s’évade à tire-d’aile.

Le jour s’achève. Il est temps de quitter la montagne sacrée où officièrent les druides.
J’inspire à pleins poumons, m’enivre du vent fou balayant ce sommet immuable.
J’emporte avec moi le parfum des ajoncs, la courte bruyère, l’horizon gigantesque,
Un pont majestueux sur un cours d’eau paisible, un océan aux colères soudaines,
Un tas de pierres trop bas, une vieille conteuse, des légendes anciennes,
Des guetteurs vigilants, des voiles tournoyantes, un peu de l’esprit celte.
Panorama, légendes, nature, liberté, vent… Je le sais maintenant : ici, tout est plus grand.

XXL
Ô toi, le Menez Hom,
Pas le plus haut peut-être,
Mais géant immortel.

 

Parapente prenant son envol au-dessus du Menez Hom

 

 

© Copyright Isabelle Anne Roche – 2026 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

Poème manuscrit dans un carnet d'écriture

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