Je regarde souvent l’émission Sagesses bouddhistes le dimanche matin. Elle est pour moi une source d’apaisement et d’inspiration. L’autre jour, une autrice y racontait comment elle avait recueilli au Tibet des contes traditionnels, en avait traduit une vingtaine, puis en avait fait un livre de sagesse à destination des enfants[1]. L’un de ces contes parle d’un arbre si mal formé qu’il n’attira pas la convoitise des bûcherons. Il put grandir en paix… et devint, dit-on, l’arbre sous lequel le Bouddha atteignit l’éveil. Cette histoire m’a replongée dans les contes que nous lisions le soir aux enfants. J’ai ouvert le grand tiroir débordant de livres et retrouvé celui que nous leur avons lu le plus souvent. Il parlait d’un vieillard et de son cheval, de malchance et de chance.
J’ai emporté ces histoires dans la forêt de Brocéliande, y ai ajouté un souffle de légende arthurienne… et en ai fait la mienne.
Bonne lecture !
Cartable sur le dos, Arthur pédalait sur la petite route goudronnée. Le ciel était bleu et le printemps avait rendu aux arbres nus leur feuillage vert tendre. Les premières journées chaudes étaient là. Arrivé en haut de la côte, il mit pied à terre, s’essuya le front et sortit sa gourde. Tout en avalant une large goulée d’eau un peu tiède, le jeune garçon laissa flotter son regard sur la vaste forêt qui s’étendait devant lui. Ses hauts arbres, ses ruisseaux, ses fontaines et ses étangs promettaient une belle fraîcheur. Tandis qu’Arthur s’apprêtait à enfourcher de nouveau sa bicyclette, un son répétitif sur deux notes parvint à ses oreilles. « Cou-cou », « Cou-cou ». Son cœur fit un bond. Il s’écria tout haut :
— Ça y est, le coucou est revenu !
Une envie irrésistible de se perdre sous les frondaisons le saisit. Il jeta un œil à sa montre. Il avait le temps. Il se laissa glisser sur la route en pente puis s’engagea dans un chemin de terre, soulevant par moments des volutes de poussière.
Quand le sentier devint plus accidenté, Arthur posa son vélo dans un bouquet de fougères et s’enfonça dans le sous-bois. Des chaos de rochers rouges en partie couverts de lichen et mangés par la mousse le forçaient parfois à escalader, ses mains agrippant alors la surface rugueuse. Ici, à l’ombre, il faisait encore frais, et l’odeur d’humus était omniprésente. Le jeune garçon nommait dans sa tête les arbres et les arbustes qu’il croisait. Genêts, hêtres enroulés de lierre, châtaigniers, houx rappelant Noël, ajoncs, bruyères… Les brindilles et les feuilles du dernier automne craquaient sous ses pas. Quelque part sur sa gauche, il entendait cascader une rivière. Comme pour lui en confirmer la proximité, une libellule virevolta quelques instants devant son visage, faisant miroiter ses ailes bleutées dans un rai de soleil filtrant à travers les branchages.
Il fit un pas encore, et sentit soudain que quelque chose avait changé. Il n’aurait pas su dire immédiatement quoi. Ce fut l’odeur qui le frappa en premier : ici, ça flairait bon le Sud, la Méditerranée. Du moins l’idée qu’il s’en faisait. Puis la lumière. Un soleil plus vif caressait ses joues d’enfant. Il écarta les branches souples d’un noisetier. Une clairière… Tout autour, de hauts pins dressaient leurs troncs bien droits vers le ciel et ouvraient tout là-haut leur couronne d’aiguilles odorantes. Il avança. Le sol devint doux sous ses pieds. Un instant ébloui, Arthur se frotta les yeux. Alors, il le vit. Au milieu de l’espace herbeux et dégagé se tenait un arbre différent. Sombre. Tortueux. Le garçon s’approcha. Il reconnut immédiatement les feuilles lobées du chêne. Il posa la main sur l’écorce épaisse faite de grosses écailles grises, fit courir ses doigts sur les aspérités, s’attarda sur les zones lisses et douces. Il leva les yeux vers les branches robustes qui s’étalaient juste au-dessus de sa tête. Elles étaient tordues, formaient des entrelacs, des coudes, s’épaississaient par endroits pour devenir frêles un peu plus loin. Elles lui firent penser aux mains noueuses de son grand-père tapotant en un rythme dont lui seul connaissait le secret le bois ancien de la longue table de la cuisine. La paume contre l’arbre, Arthur se sentait bien… Au bout de dix minutes, ou peut-être de vingt, le frottement d’ailes d’une pie prenant son envol le tira de sa contemplation. Le garçon regarda sa montre. Il était temps de partir. Il commença à rebrousser chemin, puis revint sur ses pas, posa ses deux mains sur le tronc râpeux de l’arbre, approcha ses lèvres et murmura :
— Je reviendrai.
Les feuilles s’agitèrent brièvement. Le cœur content, il traversa le sous-bois et retrouva son vélo niché dans les fougères.
Le mercredi suivant, Arthur avait fourré un sandwich au fromage et sa gourde pleine à ras bord dans son cartable, puis gagné l’école. Le midi, dès que la cloche avait sonné, il avait ramassé prestement ses affaires, traversé la salle de classe en saluant ses camarades à la cantonade, et récupéré son vélo. De nouveau, il avait grimpé la côte, fait une brève halte à son sommet pour reprendre son souffle, glissé dans la descente, embouqué le chemin de terre, posé sa bicyclette dans la même touffe de fougères et s’était enfoncé dans le sous-bois. Il faisait doux, un gazouillis incessant d’oiseaux guillerets l’accompagnait. Par moments, une petite brise agitait les feuilles au-dessus de sa tête et lui amenait le clapotis de l’invisible rivière. Quand il écarta les branches du noisetier occultant la clairière, les sons s’estompèrent. L’air devint immobile. Arthur contempla un instant l’arbre dressé en son milieu, puis avança dans le soleil, couchant sous ses pas les herbes vertes et grasses. Parvenu près du chêne sombre et tortueux, il posa sa main sur l’écorce et lança à haute voix.
— Salut !
Il progressa lentement autour de l’arbre, faisant glisser sa paume sur le tronc rugueux. Arrivé derrière, il sursauta. L’arbre était creux ! Une large anfractuosité s’ouvrait du sol jusqu’à hauteur de sa poitrine.
— Oh, tu es blessé ?
Une voix grave résonna dans l’esprit du jeune garçon.
— Non, Arthur, je suis né comme cela.
Il se courba un peu et passa la tête dans l’ouverture. Il faisait sombre et frais. Ça sentait l’humus. Il entra tout entier, tâta le sol qu’il trouva moelleux, et s’assit. Progressivement, ses yeux s’habituèrent à la pénombre. Il s’adossa à l’intérieur du tronc, frais, lisse, formant un doux arrondi. Il sortit son sandwich et sa gourde, étendit un mouchoir sur ses genoux et se mit à manger tout en rêvassant. Dans le silence un peu sourd de la cavité, il lui semblait entendre battre son cœur. Lentement. Ba-Bam. Ba-bam. Ba-Bam.
Au bout d’un moment, Arthur s’ébroua.
— Attends, je vais te montrer quelque chose.
Il farfouilla dans son cartable, rejetant sur le côté trousse et cahiers. Puis il brandit un petit objet en bois.
— Regarde ! C’est mon grand-père qui me l’a fabriquée !
Le garçon exhibait une flûte en bois percée de six trous. Il la porta à sa bouche, inspira un grand coup, ferma les yeux et se mit à jouer. S’éleva alors dans la clairière une mélodie évoquant tantôt un ruisseau bondissant sur des rochers, tantôt le bruissement du vent dans les feuilles, puis le chant d’un oiseau, épousant les images qui se formaient dans la tête de l’enfant musicien. Une ombre sur ses paupières lui fit ouvrir les yeux. Un museau roux à la truffe humide et aux moustaches frémissantes s’était glissé par l’ouverture du tronc. Arthur sursauta, lâcha son instrument, se leva précipitamment, se cogna la tête, jura, et recula pour se coller le plus possible à l’intérieur du creux. Un craquement retentit. Le museau détala.
Après quelques instants, la respiration du garçon ralentit, il reprit ses esprits. Il s’agenouilla et entreprit de ramasser ses affaires pour les replacer dans son cartable. La trousse, les cahiers, la gourde. Ses doigts parcouraient le sol de l’abri à la recherche d’un objet oublié quand ils rencontrèrent un morceau de bois percé de trous… Puis un deuxième. Le craquement lui revint en mémoire.
— La flûte de mon grand-père ! Elle est cassée !
Arthur s’assit par terre, croisa ses bras sur ses genoux repliés et y enfouit son visage baigné de larmes. Le corps tout entier secoué de sanglots, il se lamentait :
— C’est une catastrophe ! Je ne pourrai plus jamais entendre le si beau son de ma flûte en bois ! Quelle malchance…
Alors la voix grave qu’il avait sentie vibrer un peu plus tôt résonna de nouveau.
— Arthur… qui sait ?
Quelques jours plus tard, l’enfant arrivait à l’entrée du village, juché sur sa bicyclette, quand un éclair zébra le ciel et lui fit plisser les yeux. Un roulement de tonnerre formidable éclata presque aussitôt. Arthur rentra la tête dans les épaules. Une goutte s’écrasa sur son nez. Une autre sur sa main. Tout à coup, le ciel parut s’ouvrir en deux et commença à déverser des trombes d’eau sur la terre d’où monta immédiatement le parfum si caractéristique de l’orage. Sur la droite de la route, posté à l’entrée d’une grange, un homme le héla :
— Petit ! Viens vite te mettre à l’abri !
Le garçon lâcha son vélo et entra à toute vitesse dans le bâtiment. L’odeur de sciure et de résine lui sauta au visage. Des copeaux jonchaient le sol en terre battue. Dans un coin, des troncs d’arbres étaient empilés.
— Vous êtes menuisier ?
L’homme hocha la tête. Arthur s’approcha d’un établi. Il parcourut du regard les outils, gouges, rabots, équerres, et d’autres encore dont il ignorait l’usage. Il caressa du bout du doigt une ébauche d’écuelle en cours de polissage. L’homme l’observait.
— Ça te plaît ?
— Mon grand-père aussi faisait des objets en bois, répondit l’enfant, la gorge un peu serrée.
Il laissa son regard errer un moment dans l’atelier, puis, lentement, plongea la main au fond de la poche de son blouson. Il en sortit deux petits morceaux de bois creux percés de quelques trous et les posa en silence sur la table. L’homme approcha.
— Elle est cassée ?
L’enfant acquiesça en silence. L’homme lui serra l’épaule puis s’empara des deux fragments, ajusta son tablier et ses lunettes et se mit à l’ouvrage.
La pluie avait cessé de tambouriner sur le toit de la grange depuis un bon moment quand le menuisier tendit la flûte au garçon.
— Vas-y, essaie-la.
Arthur fit tourner l’instrument entre ses mains. On voyait l’endroit où les deux morceaux avaient été assemblés. Il fit courir son doigt le long de la cicatrice un peu plus pâle. Et trouva que ça donnait un style. Il porta le petit instrument à ses lèvres. Inspira profondément. Ouvrit son cœur et se mit à jouer l’orage et la pluie. Content. De nouveau s’élevait le son qu’il aimait tant. Mais quelque chose était différent. Il ne comprit pas tout de suite quoi, puis il entendit. Une des notes sonnait un tout petit peu plus bas. Il joua la gamme. Oui, c’était bien cela. Le mi. À peine, mais un peu plus bas.
Devant lui, l’homme suivait sa musique en tapant des doigts sur son établi. Il leva les yeux vers le jeune musicien et déclara en souriant :
— On dirait du blues.
Arthur enveloppa soigneusement la flûte dans son mouchoir, la rangea, remercia et sortit. Il jeta un œil aux nuages désormais loin, remonta sur son vélo et reprit sa route. Les mots du menuisier tournaient dans sa tête. Du blues ? C’est quoi, du blues ?
*
Arthur était au lycée à présent. Après les cours, ses pas l’avaient mené presque inconsciemment vers la clairière. Cela faisait plusieurs années maintenant qu’il y venait régulièrement. Ce jour-là, il faisait froid. La plupart des arbres et arbustes étaient nus. Leurs feuilles brunes jonchaient le sol, formant une couche épaisse et humide. Les fougères roussies ne tenaient plus debout. Seuls le houx parsemé de boules rouges, les touffes de bruyère et, çà et là, quelques sapins, égayaient un peu l’univers terne. L’odeur de champignon était omniprésente. Le son de la rivière était plus fort, les chants d’oiseaux moins joyeux. Le jeune homme écarta machinalement les branches dénudées du noisetier devenues plus épaisses au fil des années. Il avança dans les herbes mouillées, recevant sur ses joues le léger crachin dont le sous-bois l’avait abrité. Il progressait à pas lourds, le dos voûté. Il salua le chêne tortueux, le contourna et se plia en deux pour entrer dans l’anfractuosité familière. Comme à son habitude, il s’assit, les genoux repliés devant lui et les bras posés dessus. Ses yeux le brûlaient. Il poussa un profond soupir. Le silence qui l’enveloppait se fit bienveillant, l’invitant à se confier.
— Mon chêne, Amandine m’a quitté.
Arthur se tut un long moment, laissant la réalité de la rupture prendre corps dans son refuge.
— Tu te rends compte ? Plus d’un an qu’on était ensemble. Elle ne m’a pas expliqué. Tu crois qu’elle en avait assez de mes blagues ? De mon attitude réservée ? De moi tout entier ?
Il faisait défiler mentalement l’année écoulée. Qu’avait-il fait ou dit qui ne lui avait pas plu ? Les seuls moments qu’il n’avait pas passés avec elle, c’était ceux où il s’isolait dans sa chambre pour jouer de la musique. Il avait appris la bombarde et accompagné parfois le cercle celtique du village.
— Non, ça ne peut pas être ça. Quand même pas.
Il replongea dans ses réflexions. Il frissonnait. Au bout d’un moment, il se laissa aller en arrière contre l’intérieur lisse du tronc et s’exclama en soupirant de nouveau :
— Quelle catastrophe ! Ma vie est fichue. Jamais je ne retrouverai l’amour…
Il sentit dans son dos une vibration légère. Une chaleur douce commença à se diffuser dans son corps. La voix grave qu’il connaissait maintenant emplit sa tête :
— Arthur… qui sait ?
La semaine suivante, Arthur était assis sur son lit. La fenêtre était entrouverte et l’air frais lui redonnait un peu d’énergie après une nuit d’insomnie. Il se pencha vers son bureau et attrapa sa vieille flûte en bois. Il la fit tourner entre ses doigts, effleurant la cicatrice toujours visible. Son contact l’apaisait. Il la mit à sa bouche et en fit sortir une mélopée grave et lente. Tout à sa musique, il n’entendit pas immédiatement la sonnette de la porte d’entrée. Quand il finit par en prendre conscience, il posa son instrument, descendit l’escalier, se passa machinalement la main dans les cheveux et ouvrit la porte. Une jeune femme longue et brune se tenait devant lui. Elle tenait un étui à violon.
— Oui ?
— Excusez-moi de vous déranger. C’est vous qui jouiez à l’instant ?
Arthur sentit ses joues s’empourprer.
— Euh… Oui, c’était bien moi.
— C’était très beau…
Elle leva les yeux vers la fenêtre d’où la mélodie s’était échappée.
— Cette note, là…
— Oui, je sais, ma flûte s’est cassée, depuis…
— Elle est magnifique. Comme une fêlure qui parle à l’âme.
Elle laissa planer un doux silence.
— Vous aimez le jazz ?
L’image du menuisier se forma dans la tête d’Arthur. Il se racla la gorge et bredouilla :
— Je… Je ne suis pas un expert, mais… Oui… Le blues, le jazz… Ces musiques me touchent…
La jeune femme acquiesça en silence.
— Je fais partie d’un groupe de jazz breton. On joue demain soir au Blue Note. En lisière de la forêt. Vous… Tu peux venir écouter… Si tu veux…
Elle inclina la tête avec un demi-sourire, puis commença à s’éloigner. Après quelques pas, elle se retourna, adressa au jeune homme un signe discret de la main et dit doucement :
— Au fait, je m’appelle Viviane…
Elle reprit son chemin. Arthur resta figé sur son perron, les yeux écarquillés et les bras ballants. Il lâcha dans un souffle :
— Moi, c’est Arthur…
*
Arthur avait garé sa voiture sur le parking à l’entrée du sentier de terre qu’il empruntait plus jeune sur son vélo. Il faisait chaud. Il avait laissé sa veste et son attaché-case dans le coffre et avait retroussé les manches de sa chemise. Il avait retrouvé le chemin sans peine. Les rochers moussus, les fougères et les houx, le clapotis de la rivière, le vol des libellules et le chant des oiseaux. Cela faisait assez longtemps qu’il n’était pas venu jusque-là, mais tout à l’heure, en sortant de son travail, il avait senti le désir profond de retrouver ce lieu. Son cœur se serra légèrement au moment d’écarter les branches du vigoureux noisetier. Comme avant un rendez-vous important. Il était là. Sombre et noueux, seul au milieu de la clairière entourée de grands pins. Arthur s’avança et reconnut les aspérités de l’écorce épaisse sous ses doigts. Il fit quelques pas, se courba et rentra un peu le ventre pour se glisser au creux de l’arbre. Il reconnut la qualité du silence. Comme à chaque fois, il sentit que le chêne l’invitait à déposer ses pensées. Il soupira.
— À mon boulot, on m’a proposé un poste à Nice. Une promotion.
Pas un bruit au cœur du bois. L’arbre semblait attendre la suite.
— J’ai réfléchi longtemps. Et aujourd’hui, j’ai refusé. Depuis que j’ai rencontré Viviane, que je suis dans l’orchestre avec elle, je me sens complet. À ma place. Ces années à jouer ensemble, dans les bals et les cafés, m’ont comblé. Je ne veux pas y renoncer. Même si notre notoriété ne dépasse pas le village d’à côté. Sans la musique, sans Viviane, je ne suis pas moi.
Arthur écouta l’écho de ses paroles résonner dans la cavité. Il repensa à ces jours passés à peser. Le soleil, l’argent, la Méditerranée d’un côté ; la musique, Viviane, la terre bretonne de l’autre. Il se prit la tête à deux mains et fourragea dans ses cheveux de ses longs doigts de musicien.
— Oh, qu’ai-je fait ? J’ai ruiné mon avenir pour une chimère !
Sous son séant, le sol vibra doucement. Alors il reconnut la voix.
— Arthur… qui sait ?
La respiration de l’homme se calma. Il se redressa tant bien que mal et posa la main sur le bord de la fente du tronc pour sortir. Puis il se ravisa.
— Tu es toujours là pour moi, mais je ne t’ai jamais demandé : toi, comment tu vas ?
Un long silence. Puis quelques feuilles s’agitèrent. Arthur s’approcha du fond de l’anfractuosité, là où ne parvenait pas la lumière. Alors il l’entendit :
— Tu as vu comme je suis noueux, tordu, troué, épais. Je suis entouré de pins immenses, droits, fiers, dressés vers le ciel. Leur cime est baignée par les rayons du soleil. Leurs épines ne tombent pas quand vient l’hiver. Leur parfum invite au voyage. N’est-ce pas une malédiction de n’être pas comme eux ?
Arthur esquissa un sourire, caressa le bois doux de l’intérieur du tronc et dit tout bas :
— Mon chêne… qui sait ?
*
Au volant de sa voiture, Arthur souriait. L’après-midi, il avait joué avec le groupe au festival des Vieilles Charrues. Quelques mois auparavant, il avait vu son nom sur le programme, en plus petit, mais sur la même page que celui de vedettes internationales. Et puis, ce jour-là… Il y avait eu une foule immense ! Une ambiance de folie ! Des applaudissements à tout rompre. Mais surtout, il avait été si heureux sur scène, noyé dans la musique, immergé dans l’instant. Il arrivait directement de Carhaix. Il fallait qu’il en parle à quelqu’un. Instinctivement, il avait pris le chemin de la forêt. Arrivé en haut de la côte, il avait froncé les sourcils. Quelque chose n’allait pas. Il avait garé la voiture sur le bas-côté, tiré le frein à main et ouvert la portière. Une odeur âcre lui avait aussitôt piqué les narines. Une épaisse fumée montait du bois. Il aperçut des flammes, hautes, effrayantes. Le craquement sinistre d’un arbre cédant au feu lui serra la poitrine. Il remonta dans son véhicule et s’engagea dans la pente. Il voulut se diriger vers son endroit habituel, mais des camions de pompiers en barraient l’accès. Il devait circuler. Le cœur battant fort, il poursuivit sa route à regret.
Quelques jours plus tard, Arthur revint. Quand il sortit de sa voiture garée sur le parking au bout du chemin de terre, il fut saisi par la forte odeur de brûlé. Pourtant, le feu n’était pas venu jusque-là. Il entreprit d’avancer dans le sous-bois. Juste après l’odeur, c’est le silence qui le frappa. Pas un chant d’oiseau. Pas un vrombissement d’insecte. Même la rivière semblait s’être tue. Il commença à voir les premières branches consumées. Les premiers arbustes noircis. Les premiers troncs suppliciés. Ses pas se mirent à soulever des cendres. Il arriva au noisetier. Il tendait à travers le chemin ses rameaux torturés. Nus et noirs. Arthur écarta les branches. Devant lui, le chaos. Tous les grands pins étaient tombés. Gorgés de résine, ils avaient flambé comme des torches et s’étaient couchés dans un enchevêtrement de troncs calcinés. Mais là. Au milieu de l’herbe roussie… Était-ce possible ? Le chêne épais, tordu, noueux était toujours là. L’homme s’élança vers lui. Des larmes traçaient des sillons blancs sur ses joues maculées de cendres. Il écarta les bras et enserra le tronc. Au cœur du silence, il entendit les feuilles de l’arbre bruire. Alors il fit un pas en arrière, contempla son ami, et sourit.
C’est à ce moment qu’un gland tomba du chêne. Il roula jusqu’au bout de la clairière, et puis un peu plus loin, jusqu’à arriver au bord d’une falaise. Il vacilla un instant, puis bascula dans le vide, et disparut dans ce vallon profond que l’on dit sans retour.
*
Les années passèrent sur la forêt. Au creux du Val sans retour, parmi les autres arbres, s’élevait un chêne encore jeune, à l’écorce grise et aux branches tortueuses. Par un matin d’hiver, un promeneur solitaire arpentait cette vallée encaissée. Il dépassa un étang sur lequel flottait une brume vaporeuse, faisant planer sur l’endroit une atmosphère étrange. C’était un rêveur, un artiste sensible à la présence des elfes et des fées. Il aimait raconter qu’il descendait d’Arthur.
Ses pas le menèrent vers le jeune chêne. Son aspect tordu et noueux, qui contrastait avec la végétation alentour, arrêta son regard. Il le contempla un moment, puis se sentit attiré. Il s’approcha. Posa une main sur le tronc rugueux. Une grande paix l’envahit. Cette sensation réconfortante d’être libre de se montrer tel qu’on est, sans fard, comme avec un ami. Et un ami, c’est si précieux. Alors il résolut d’utiliser son art pour recouvrir le chêne d’or.
Si vous vous promenez un jour dans le Val sans retour, vous apercevrez sans doute les reflets scintillants de l’arbre d’or de Brocéliande. Peut-être que si vous vous asseyez à son pied, vous aurez envie de lui confier vos failles et vos doutes. Et peut-être qu’il vous répondra.
Qui sait ?
[1] Trésors de sagesse Tibet – Charlotte Cruz et Chilly Charly – La goutte créative
© Copyright Isabelle Anne Roche – 2026 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

Envie de lire d’autres histoires inspirantes ? Suivez les liens :
➜ Laouen, le petit bigorneau qui ne lâchait rien
➜ Un serpent, un loup, un ours et une araignée
➜ Olie, le petit poisson qui tournait en rond
➜ Wilkenn et le puits de Sainte-Barbe

