Il y a quelques années, j’étais tombée sur un appel à textes qui proposait d’imaginer une histoire à partir d’une bouteille découverte dans le sable, dans laquelle était glissée une lettre. L’idée a trotté un moment dans ma tête, et, après quelques détours, la fameuse bouteille a fini par atterrir sur la plage de l’Île-Tudy, dans le Finistère sud, en Pays Bigouden. Si ce lieu que j’aime tant m’invite habituellement à la contemplation, ma plume y a cette fois tracé les mots d’une histoire plus lourde…
Bonne lecture.
Adossée à l’évier de sa petite cuisine, Annie rêvasse en regardant défiler quelques nuages blancs par la fenêtre, son bol à la main. Ce sera une belle journée de printemps. Son chat vient se frotter mollement contre ses chevilles. Elle hume le parfum réconfortant du café, en avale une gorgée et ferme les yeux. Et les rouvre instantanément quand l’horloge imposante lui faisant face commence à sonner. Il est temps de partir. Annie vide son bol, le rince et le pose à l’envers sur l’évier. Elle revêt une veste légère, se chausse, empoigne son cartable et sort sur le trottoir. Elle tâte machinalement ses poches pour vérifier que ses clefs de voiture y sont bien, referme avec soin la porte d’entrée de sa modeste maison blanche aux fenêtres entourées de granit, puis se tourne vers la mer. Tiens, sa voisine a déjà étendu sa lessive sur les étonnants fils fixés le long du muret surplombant la plage. Les tissus aux couleurs vives gonflés par la brise lui évoquent les voiles de bateaux et la renvoient aux cartes postales d’autrefois, où les pêcheurs mettaient sur ce même genre de supports leurs filets à sécher dans le vent.
Annie s’approche du bord du quai. Elle inspire un grand coup l’air marin, puis se tourne comme chaque matin vers la droite, adressant un bonjour muet à l’ancien phare de la Perdrix[1] qu’elle aime tant, avec son damier noir et blanc. Depuis longtemps les marins n’avaient plus besoin de lui. Mais les habitants des deux rives, si. Elle laisse un moment son regard dériver au loin, cherchant à apercevoir les Glénan, et plus près, l’île aux Moutons. Soudain, un éclat lumineux lui fait baisser les yeux. Elle scrute la langue de sable parsemée d’algues brunes qui s’étend en contrebas de la corniche. Là ! Le soleil se reflète sur un objet à moitié enfoui. Elle plisse les paupières. Serait-ce ? Oui, on dirait bien que c’est ça, une bouteille de verre ! Sa première pensée va à un promeneur indélicat qui l’aurait laissée traîner là sans se soucier de ce qu’il en adviendrait. Elle amorce un demi-tour pour s’éloigner vers sa voiture. Il est temps d’y aller. À moins que… Ses pensées s’envolent vers les années de son enfance, quand elle jouait avec ses frères au bord du même océan. Vers cette fois en particulier où ils avaient chipé une bouteille de limonade équipée de son bouchon à bascule. Vers leurs rêves de bouteille à la mer traversant l’Atlantique, lançant les suppositions les plus folles sur qui la découvrirait. Vers le temps qu’ils avaient passé à trouver le bon message à inscrire, pesant chaque mot. Puis à attendre la bonne marée pour que la bouteille ne revienne pas s’échouer à leurs pieds. Cela les avait occupés tout un mois de juillet. Enfin, un soir, son frère aîné s’était avancé dans la mer jusqu’à avoir de l’eau au niveau du menton et avait lâché le flacon. Il avait rapidement disparu. Ils en avaient parlé quelques jours, imaginant sa route. Et avaient oublié.
Accompagnant le souvenir, un sourire s’est peu à peu dessiné sur les lèvres d’Annie. Elle jette un œil à sa montre. Elle a bien encore quelques minutes. Elle descend les quelques marches qui mènent à la plage et fait quelques pas dans le sable, prenant garde à ne pas trop s’enfoncer. Elle écarte un bouquet d’algues et saisit la bouteille. Elle la secoue un peu et la lève à hauteur d’yeux. Elle pousse un petit cri étonné : à l’intérieur, il y a un papier !
Un coup d’œil à sa montre, encore. Annie doit maintenant se dépêcher. Sans chercher à en savoir plus pour l’instant, elle remonte les marches et longe le quai jusqu’à sa voiture. Elle pose son sac et la bouteille sur le siège passager, démarre, recule puis prend la route qui relie depuis longtemps cet endroit qui fut jadis une île au continent pour rejoindre son lieu de travail.
De rond-point en rond-point, la route se déroule, familière. Dans les virages, la bouteille roule doucement vers la portière, puis revient à sa place. Cette découverte a mis Annie de bonne humeur. Elle a retrouvé un peu de la malice de son enfance. Il faudrait qu’elle raconte ça à ses élèves. Oui, elle va leur montrer la bouteille, ils sont si curieux, ça devrait leur plaire. Soudain, une idée jaillit dans son esprit : elle va remplacer la rédaction qu’elle avait prévu de leur faire faire ce matin par un atelier de narration !
Annie traverse la cour de la petite école et vient se poster en face de la porte de sa classe. Aussitôt, un rang se forme devant elle. Elle lance un « Bonjour les enfants » enthousiaste, et les invite à entrer. Dans un brouhaha guilleret et de bruyants raclements de chaises, les élèves s’installent. Annie s’assied à son tour derrière son bureau, sort de son cartable son stylo et le classeur dans lequel elle range soigneusement ses cours, bien ordonnés par matière. Elle les pose dans un coin du bureau. Pour l’instant, elle n’en a pas besoin. Elle se penche à nouveau et saisit la bouteille trouvée sur la plage. Elle la dissimule derrière le pot rempli de feutres et de pinceaux, à côté de l’équerre géante qui lui sert parfois à tracer des formes géométriques sur le tableau blanc. L’espace d’un instant, elle revoit cette même équerre pendue au mur dans la classe de sa mère où elle avait le droit de venir pendant les récréations pluvieuses, le tableau vert couvert d’arabesques laissées par le tampon à effacer, l’odeur douceâtre de la craie… Craie, tableau, crissement… Un frisson incontrôlable fait dresser les poils fins de sa nuque.
Elle accorde encore quelques minutes aux enfants pour qu’ils terminent de se mettre en place, échangent quelques mots, ramassent qui une règle, qui un stylo malencontreusement tombé sur le sol. Dehors, une brise légère joue avec les feuilles des marronniers qui s’élèvent aux quatre coins de la cour, projetant des ombres mouvantes sur son bureau. Sur le mur du fond badigeonné de mauve, des portraits d’animaux réalisés dans le style d’Andy Warhol par des mains plus tout à fait enfantines la regardent fixement. Au-dessous, sur l’étagère, les haricots secs plantés avec soin la semaine passée dans des boules de coton humide laissent voir de frêles tiges tarabiscotées.
Annie se racle la gorge. Peu à peu, le silence se fait. De nouveau, elle lance :
— Bonjour les enfants !
— B’jour Maîtresse !
Elle pose les yeux tour à tour sur chaque petit visage levé vers elle et prend un air de conspiratrice.
— Vous voulez que je vous dise ce que j’ai trouvé ce matin ?
— Oui !
— Oui, maîtresse Annie !
— On veut savoir !
— J’ai trouvé un objet mystérieux…
— C’est quoi ?
— Où ?
Elle tend la main, attrape la bouteille et la présente à l’assemblée.
— J’ai découvert cette bouteille dans le sable.
Les enfants ne réagissent pas. Elle fronce les sourcils, tentant de prendre un air encore plus énigmatique. Elle secoue doucement le récipient. Un petit bruit s’élève.
— Et dedans, on dirait qu’il y a…
— Un parchemin !
— Un rouleau !
— Une lettre !
— Un papier !
— Oui, c’est ça, on dirait bien qu’il y a un papier…
— Maîtresse, qu’est-ce qui est écrit dessus ?
Annie laisse planer un silence. Un oiseau crie quelque part. Peut-être un goéland ou une mouette. Non, plutôt une pie ou un corbeau.
— Je ne sais pas…
Un murmure parcourt les rangs.
— C’est pas vrai, vous savez !
— Dites-nous !
— Non, non, je ne sais vraiment pas ! Je n’ai pas regardé. Je n’ai pas eu le temps, et puis je me suis dit que ce serait plus amusant de le découvrir ensemble.
Des soupirs déçus s’échappent des petites poitrines. Annie se redresse et lance avec enthousiasme :
— Mais j’ai une idée ! On va faire un jeu. Chacun votre tour, vous allez imaginer quelqu’un qui découvre le papier, nous dire ce qu’il lit dessus… et raconter ce qui se passe ensuite !
— Pff, moi, je voulais savoir en vrai…
— Et voilà, encore à nous de travailler…
— Trop bien !
— C’est noté, Maîtresse, c’est noté ?
Assis à l’extrémité de la troisième rangée, comme détaché de l’excitation qui règne autour de lui, Léo regarde par la fenêtre. Quelques fleurs roses échappées des grosses grappes dressées au bout des branches des marronniers flottent dans l’air avec grâce. À l’évocation de la découverte de la maîtresse, pendant quelques minutes, le poids comprimant à longueur de jour le bas de son ventre avait disparu. Il s’était vu courir sur une plage, les joues fraîches, les lèvres salées par les embruns. Il inspirait à pleins poumons, pas de cage empêchant sa poitrine de se dilater. Ses cheveux clairs flottaient dans le vent. Il était comme une plume qu’une brise à peine plus forte aurait fait s’envoler. Soudain, les exclamations de ses voisins le ramènent à sa table graffitée. Son ventre se tord, son souffle devient court. La voix de la maîtresse lui parvient de nouveau.
— Non, pas d’évaluation. Aujourd’hui, on laisse juste place à l’imagination ! Qui veut commencer ?
Quelques élèves baissent le nez et font mine de chercher quelque chose dans leur cartable. D’autres regardent ailleurs. D’autres encore se poussent du coude.
— Allez, Bastien, vas-y !
— Non, j’sais pas quoi dire, vas-y toi !
Un peu voûté sur son siège, Léo ne bouge pas, respire à peine. Surtout ne pas attirer l’attention. Annie balaye l’assemblée des yeux. Quelques doigts sont levés.
— Tu veux commencer, Antoine ? Vas-y, on t’écoute.
Antoine se lève brusquement et sa chaise vient heurter avec fracas la table de derrière. Il s’éclaircit la voix d’un raclement de gorge.
— Viens à côté de moi sur l’estrade, on t’entendra mieux.
Antoine s’avance et se place près du bureau de la maîtresse. Il fait face à la classe, et demande d’une voix assurée :
— Je commence comment ?
Annie réfléchit un instant.
— Eh bien… Tu n’as qu’à commencer comme moi ce matin. Quelqu’un marche sur une plage et aperçoit une bouteille à demi enfouie. Il distingue un papier à l’intérieur…
— OK… Donc… Il… C’est un homme ?
— Un homme, si tu veux. Comme tu veux.
— OK… Donc, l’homme se penche et ramasse la bouteille. Il essaye de l’ouvrir, mais c’est coincé alors il fracasse la bouteille sur un rocher à côté.
— Il va se couper !
— Chut ! Laissez-le raconter.
— Il sort le papier de la bouteille, sans se couper parce qu’il est trop fort. Il déplie le papier qui a l’air très vieux. Et dessus, il y a une carte dessinée. Une carte avec des traits comme des routes, et puis une croix.
— Comme dans Koh Lanta !
— Chuuuut !
— Au-dessus de la croix, c’est écrit « Trésor ». Le gars, il regarde un peu mieux et il voit qu’il y a une île sur la carte. Il regarde encore un peu mieux et il reconnaît la forme de l’île, c’est l’île verte, celle qui est juste en face de la plage où il se trouve. Alors, il prend un canoë qui est posé sur le sable et il rame jusqu’à l’île.
— Le gars, pile il trouve un canoë, comme par hasard !
— Laissez votre camarade raconter, vous voulez bien ? Ensuite ?
— Ben il arrive sur l’île. Il voit que sur la carte il y a un repère : une souche tête de mort.
— Et Denis Brogniart, il est où ?
— Ah !
— Chut !
— Il fouille dans les herbes et il finit par repérer la souche tête de mort. Il regarde à nouveau la carte et voit que le trésor est tout près, en direction de la mer. Il tourne le dos à la souche et fait quelques pas vers une zone sablonneuse. Il se met à genoux et commence à creuser avec ses mains. Il trouve un coffre.
— Un coffre comment ?
— Un coffre en bois avec des barres de métal.
— Ya quoi dedans ?
Annie lève un bras et réclame le silence.
— Ben, ya plein de pièces d’or, tiens ! Et des pierres précieuses et des bijoux ! Comme dans Pirates des Caraïbes à Disneyland.
— Pff, c’est des faux à Disneyland…
— Oui, mais là, c’est des vrais !
— Et après ?
— Ben il prend le coffre, retourne au canoë et rentre le cacher chez lui.
— Bien, Antoine, merci pour ce voyage au pays des pirates. Tu peux retourner à ta place.
Antoine regagne sa chaise en bombant le torse. Quelques applaudissements se font entendre. Son voisin se cache un œil et fait mine de l’embrocher avec une épée imaginaire.
— Qui veut raconter son histoire maintenant ?
— Moi M’dame !
— M’dame !
— Moi !
— Ah, nous avons plein de volontaires à présent… Allez, Augustin, à toi, viens par ici.
Augustin se lève et adresse un clin d’œil à son entourage. Il avance d’un pas décidé, se retourne et se campe fermement sur l’estrade.
— Tout le monde se tait. On t’écoute, Augustin.
— Alors l’homme marche sur la plage et bute sur la bouteille. Il voit une lettre à l’intérieur et la fait sortir en tapant la bouteille au cul.
Quelques rires fusent. Annie pose un doigt sur ses lèvres.
— Il déplie la lettre. Ya rien dessus.
— Et alors, c’est tout ? C’est fini ?
— Meuh non. Il se rappelle le dernier escape game qu’il a fait avec son frère et sa sœur. Il sort une lampe à lumière noire de sa poche et il éclaire le papier. Et dessus il y a des signes bizarres, dans une langue inconnue. Alors il attrape son téléphone, il prend une photo, et il demande à DogGPT ce que c’est. C’est une écriture d’une autre planète. Du plutonien !
— Bah, Pluton, c’est même pas une planète…
— Oui, ben c’est du plutonien quand même. Le message dit qu’ils veulent entrer en contact avec un terrien. Les extraterrestres ont étudié les humains, et ils ont vu que parfois ils mettaient des messages dans des bouteilles, alors ils ont fait ça et ils ont jeté la bouteille depuis leur soucoupe volante. Alors le message, il dit d’aller à un endroit précis où aura lieu le contact, la nuit.
— La nuit ? Il va y aller ?
— Oui, bien sûr, c’est pas un dégonflé. Il rentre chez lui et il attend la nuit. Il sort par la fenêtre de sa chambre, la bouteille à la main. Il se dirige vers l’endroit indiqué. C’est tout au bout de la pointe de Beg-Meil, à côté du sémaphore. Il fait assez sombre, la lune est toute fine. Il se place juste au bout du cap, sur un espace plein d’herbe et de petits ajoncs qui lui piquent les pieds. Tout à coup, un grand faisceau de lumière bleue tombe du ciel, comme un gros projecteur. Et lui, il est au milieu. Il lève les yeux et il voit un énorme vaisseau tout blanc et tout lisse, comme le ventre d’une baleine.
— Et alors ?
— Il se passe quoi ?
— Pouf, il disparaît !
— Et après ?
— Ben on sait pas, personne l’a jamais revu… Ya seulement le gardien du sémaphore qui a trouvé une bouteille par terre le lendemain matin. Mais elle contenait juste un papier sans rien d’écrit dessus. Il a râlé après celui qui l’a laissée traîner là et il l’a jetée…
— Très bien, Augustin, merci, tu peux retourner t’asseoir.
Le jeune garçon se dirige vers sa place en faisant des grimaces à ses camarades, certain que la maîtresse ne peut pas le voir.
Les enfants se succèdent ainsi, debout près de la maîtresse. Certains se tordent les mains, d’autres amusent la classe par des mimiques évocatrices, certains calent au milieu de leur histoire, d’autres créent des mondes merveilleux. Il est question de princesses à délivrer, d’appels au secours d’adolescents kidnappés, de plans de prison en vue d’une évasion, de consignes pour le sauvetage d’une espèce en voie d’extinction, et même de la recette perdue d’un gâteau extraordinaire qui faisait fureur à la cour du roi il y a quelques siècles de cela.
Satisfaite de la participation de ses jeunes élèves, et agréablement surprise par la fertilité de leur imagination, Annie balaye la classe du regard. Un enfant n’a pas encore parlé. Elle observe son petit visage à la peau presque transparente, ses yeux clairs, ses cheveux fins. Il ne la regarde pas. Il suit des yeux les pétales roses qui s’envolent des marronniers. Ou autre chose. Il semble absorbé en lui-même.
— Léo, c’est à toi de raconter maintenant, tu veux bien ?
Lentement, il tourne la tête vers elle. Son regard s’anime un peu, puis devient suppliant.
— Allez, viens, je suis sûre que tu as une belle histoire à partager avec tes camarades.
« Camarades ». Le mot résonne dans la tête du jeune garçon. Il se lève. Sent ses jambes trembler. Il essaye d’inspirer plus d’air pour se donner du courage, mais ses narines semblent collées l’une à l’autre. Sa gorge siffle. Son cœur s’emballe. Un pas. Un autre. Ses jambes pèsent des tonnes. Voilà l’estrade. Il pose les yeux sur la maîtresse qui l’encourage du regard. Tente une nouvelle fois de gonfler ses poumons. La tête lui tourne un peu. Enfin, lentement, il se retourne et fait face à la classe. Il quitte des yeux comme à regret le bout de ses chaussures démodées et embrasse la pièce d’un regard vague. L’air semble épais, figé, comme attendant un souffle à étouffer. Les couleurs l’agressent. Un rire lui parvient. Antoine. Lui qui, tout à l’heure, se rêvait en chasseur de trésor, Léo le voit dans un tout autre emploi. Il se souvient de son visage grimaçant le jour où il l’avait acculé dans un angle du vestiaire du gymnase, brandissant les habits qu’il lui avait dérobés au-dessus de sa tête, tel un trophée.
— Eh, la demi-portion, tu vas sortir en slibard !
Léo se rappelle avoir sauté désespérément pendant un temps qui lui avait paru très long pour tenter de récupérer ses vêtements, tandis que des rires emplissaient la petite pièce sentant la sueur et les chaussettes mouillées. Seule la voix forte de Monsieur Pinto, le prof de sport, leur enjoignant de sortir rapidement du vestiaire, avait fait lâcher son butin à Antoine. Tremblant de tout son corps, les joues humides et le nez coulant, Léo avait fini par se rhabiller et était sorti le dernier sous le regard intrigué du professeur.
— Ça va Léo ?
— Oui oui, avait-il bredouillé, la tête basse, avant de s’éloigner à grands pas.
Alors qu’il tente une nouvelle fois d’inspirer à fond pour se donner du courage, les yeux de Léo sont attirés par un rayon de soleil qui fait briller les cheveux blonds d’Anaïs. Elle a raconté tout à l’heure une histoire de princesse prisonnière, prenant des poses, parcourant l’assistance de ses grands yeux innocents. Innocents, tu parles… Léo y avait cru quand elle lui avait dit sur WhatsApp qu’il lui plaisait. C’était la première fois que quelqu’un s’intéressait à lui à l’école. Il avait savouré chacun de ses mots gentils, avait répondu avec sincérité, s’était un peu livré, avait fini par lui envoyer des photos de lui dans sa chambre. Lorsqu’elle lui avait donné rendez-vous au fond du gymnase, derrière les gros tapis bleus, il avait hésité, était-ce bien à lui qu’elle s’adressait ? Oui, oui, elle le lui avait assuré. Alors il avait mis un joli polo rouge, ça avait étonné maman d’ailleurs, lui qui ne portait que du gris et du noir habituellement, et il y était allé, les mains moites et les cheveux soigneusement peignés. Il avait bien perçu en traversant la cour en direction du gymnase quelques regards en coin de gamins penchés sur leur téléphone, mais n’y avait pas prêté attention. Il avait contourné les épais tapis empilés. Elle était là. Ses cheveux blonds arrangés en une tresse serrée ornée d’un nœud rose. Une jupe plissée qu’elle lissait avec soin comme une enfant sage. Il aurait juré qu’elle avait rougi en le voyant. C’était pour mieux retenir un éclat de rire !
— Non, mais sérieux, tu y as cru ? T’es vraiment trop nul !
Au sommet des tapis, derrière lui, sur le côté, plein de jeunes ont surgi, hilares.
— Léo, il y a cru ! Trop naze !
— Il s’est figuré qu’il pouvait pécho Anaïs !
— T’as vu comme il s’est fait beau !
— Non, mais t’y crois toi ? Tu l’as vu avec sa tête de bébé ? Ses jambes toutes maigres ? Ses lunettes rondes à la Harry Potter ? Ses fringues périmées ? Trop la honte !
Augustin avait brandi son téléphone en le montrant à la ronde :
— Regardez, il s’est même pris en photo !
— Non, mais il s’y croit le mec !
Anaïs l’avait toisé en mettant dans son regard tout le mépris dont elle était capable :
— Dégage Léo, tu mérites même pas de vivre !
Il s’était senti glisser au sol. S’était roulé en boule, un poing dans la bouche pour étouffer le hurlement de détresse qui montait du creux de son ventre. Quelques coups l’avaient atteint au dos, aux jambes, il avait perdu la notion du temps, n’avait pas vu quand ils étaient partis. Seul, caché derrière les tapis, il avait pleuré. Longtemps. Puis il avait envisagé l’espace d’un instant d’aller raconter ce qui lui était arrivé. Les dénoncer. Tous. Leurs visages rigolards, leurs poings serrés, leurs bouches vomissant des insultes. Mais qui pourrait comprendre ? La maîtresse le prendrait pour un bébé. Son frère pour un mytho. Les darons ? Non, ils avaient trop de travail, il n’allait pas les embêter avec ça, et puis ça ne les intéressait pas. L’infirmière ? Elle était gentille, l’infirmière. Mais il n’était pas malade. Il était juste nul. Un gros naze, c’était ce qu’ils avaient dit. Ils avaient raison finalement. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Fallait vraiment être débile pour penser qu’il pourrait intéresser quelqu’un. Et puis, s’il les dénonçait, ça allait être encore pire. Non, il devait juste se relever. Et trouver un bon moyen d’en finir. Définitivement. Il avait repéré sur YouTube des vidéos qui expliquaient comment mourir. Il y arriverait bien.
Alors Léo s’était remis sur ses pieds, était passé par le vestiaire et s’était aspergé le visage d’eau fraîche. Il avait attendu un peu que ses yeux sèchent et était retourné dans la cour, juste au moment où la directrice sifflait la fin de la récré.
— Allez, les enfants, il est temps de rentrer en classe ! Vous vous amuserez de nouveau plus tard !
Plus tard… Un jour, bientôt, il n’y aurait pas de plus tard…
Annie murmure :
— Léo ?
Le petit garçon cligne des yeux.
— Allez, Léo, reviens avec nous ! Tu nous dis ce qui est écrit sur le papier dans la bouteille ?
Léo contemple encore un peu le ciel, les nuages blancs et les fleurs roses. Puis, lentement, son regard revient sur le mur mauve au fond de la classe. Il inspire. Redresse le menton.
— Sur le papier, il est écrit « Léo, tu mérites de vivre, tu as le droit d’être aimé ».
Dans un silence total, le garçon descend les deux marches de l’estrade et va s’asseoir à sa place. Il ferme les yeux et inspire un air qui lui semble un peu plus léger. Il perçoit un mouvement furtif à sa gauche. La petite main de sa voisine vient se glisser dans la sienne. Alors il se dit que peut-être, pas sûr, mais quand même peut-être, il serait encore là à l’automne, au moment où les marrons lisses et brillants commenceront à tomber.
Les minutes passent, lourdes. Quelque part, la sonnerie marquant la fin des cours retentit. Elle s’infiltre dans le silence épais qui s’était posé sur la classe, puis le fait éclater. Quelques élèves entreprennent de ranger leurs affaires. Du fond de la salle, une voix fluette, un peu fissurée, s’élève.
— Maîtresse, on peut regarder ce qui est écrit sur le papier ?
Annie se passe la main sur le visage. Elle tente de faire descendre la boule qui lui enserre la gorge et pose les yeux sur la petite fille qui a toujours le doigt levé et l’interroge du regard. Elle reprend la bouteille, hésite un instant, puis fait jouer le mécanisme. Un chuintement presque inaudible s’en échappe. Elle hésite encore. Retourne la bouteille et la tapote contre sa main. Le petit rouleau tombe dans sa paume ouverte. Elle repose le flacon, et commence à dérouler le papier. Elle aperçoit les premiers mots : « Léo, tu mérites… » Elle replie le papier, le glisse discrètement dans sa poche, remonte la mèche de cheveux qui était tombée devant ses yeux, se racle la gorge puis frappe dans les mains.
— Allez, allez, les enfants, il est temps de sortir !
— Mais…
— Maîtresse !
— Allez, allez…
Annie pousse son petit monde vers le couloir, puis referme doucement la porte. Elle se laisse tomber sur son siège. Dehors, les feuilles des marronniers bruissent. Elle ressort le papier de sa poche, le regarde longuement, puis lève les yeux vers la chaise vide où se tenait un peu plus tôt l’enfant. Quelque part, au loin, un oiseau siffle un air lancinant.
[1] Fait étonnant : pour les habitants de l’Ile-Tudy, il s’agit de la tourelle de la Perdrix, tandis que ceux de Loctudy l’appellent la tourelle des Perdrix.
© Copyright Isabelle Anne Roche (texte et photos) – 2026 – Tous droits réservés
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