Cette nouvelle a été écrite à l’occasion d’un appel à textes émis par “Kobo by Fnac” dans le cadre du festival Quais du Polar. Il s’agissait d’écrire une nouvelle noire ou policière en s’inspirant de la thématique « Nature et environnement : nouveaux terrains de jeux du crime ? ». Le texte devait comporter entre 20000 et 35000 signes. Ce texte vous emmène à la suite de l’inspecteur Kransky qui part à la recherche de Molly, enlevée par un ravisseur inconnu. Sa quête l’amène dans un entrepôt désaffecté et fera remonter les souvenirs d’interventions liées à des problématiques environnementales. Inspirez une bouffée d’air pur avant de plonger avec lui dans ces couloirs insalubres…

Crissement de pneus sur le gravier. J’immobilise la voiture et coupe le moteur. Je reste quelques secondes les mains posées sur le volant, inspirant à fond le bonheur d’être rentré à la maison, et expirant tout aussi pleinement les scories de cette journée difficile. Puis j’ouvre la portière et me dirige vers les trois marches du perron. Derrière moi, mon véhicule de service me fait savoir qu’il a bien verrouillé tous les accès. Je pousse l’imposante porte d’entrée ornée de ferronneries d’un autre siècle. Comme d’habitude, elle racle le sol, émettant un crissement proche de celui de la craie sur le tableau noir. Comme d’habitude, je grimace en me maudissant de n’avoir pas encore remédié à la situation. Je jette mes clés dans le vide-poches, dépose ma paire de menottes à côté, pends mon lourd blouson au perroquet d’antan et quitte mes sneakers noires sans prendre la peine de les délacer. Puis je me dirige vers le placard, au fond du couloir, déverrouille l’armoire sécurisée et y dépose mon Sig-Sauer encore placé dans son holster. Libéré de son poids et de la charge qui va avec, je me frotte les mains et souris à la perspective de prendre un verre affalé dans le vieux canapé défoncé. C’est alors que je prends conscience du silence.

Je reviens vers l’entrée. « Molly ? » Pas un bruit. J’ouvre la fenêtre qui donne sur le jardin. « Molly ? » Silence. Je me poste en bas de l’escalier et appelle de nouveau. Rien. Une légère appréhension commence à s’installer au creux de mon ventre. Je la chasse d’un haussement d’épaules et me dirige vers la cuisine, anticipant le moment où je vais saisir une bière fraîche dans le réfrigérateur, en faire sauter la capsule, la verser dans ce vieux verre à l’anse cassée et me délecter du pétillement de la mousse se formant sur le liquide ambré. À peine le seuil de la pièce franchi, le couteau de boucher, habituellement dissimulé tout en haut du placard, me saute aux yeux. Il est bien en évidence sur le plan de travail. Sous son manche, un papier. Jaune. Dessus, quelques mots mal formés : « On tient Molly. Si tu veux la revoir, sois à 21h précises à l’entrepôt nord de la Razevol. Seul. »

L’appréhension a explosé d’un coup dans mon abdomen puis s’est aussitôt muée en une angoisse paralysante. Plus un muscle ne semble vouloir recevoir d’instruction du grand donneur d’ordres. Je reste bloqué devant le plan de travail. La Razevol. Des bribes de souvenirs rangées dans des zones éparses de mon cerveau se rassemblent. L’usine chimique de Kersanville. Une enquête bouclée il y a un an. La découverte d’un trafic de pesticides interdits en France. Refourgués sous le manteau, à l’étranger, mais aussi sur le territoire national. Double comptabilité. Profits énormes. Sols pollués. C’est dans l’entrepôt nord qu’on a procédé à l’arrestation. Belval, le directeur, menotté et escorté par cinq flics jusqu’à la bagnole, traversant l’immense hangar sous les yeux des ouvriers, de quelques clients, de son fils alors en apprentissage et des habitants du coin venus assister à la débâcle. Son regard de défi au moment où je lui appuyais sur la tête pour qu’il entre dans la berline bleu foncé. De la haine pure, tranchante, minérale. Est-ce lui qui s’en est pris à Molly ? Non, pas possible, il s’est suicidé en prison il y a quelques semaines. J’ai vu passer l’info sur l’intranet de la police nationale.

Une douleur inconnue explose dans ma tête. Je visualise Molly, je sens sa peur, il y a quelques heures, quelques minutes peut-être, sous la menace du couteau de boucher, traînée de force hors de la maison, embarquée dans un véhicule glauque. Shoot brutal d’adrénaline. Mes muscles répondent à nouveau présent, se mettent au garde à vous et, dès qu’ils en reçoivent l’ordre, me propulsent à travers le couloir jusqu’à l’armoire sécurisée où je récupère le holster, le flingue, puis les pompes, le blouson, les clés. Claquement de porte, de portière, vrombissement de moteur, hurlement de graviers. Pied au plancher, direction Kersanville.

*

Crépuscule. Le ciel bleu a viré au gris sombre. Je gare la voiture sous d’immenses marronniers qui font pleuvoir des pétales morts sur le sol assoiffé. Çà et là, des flaques huileuses accrochent les dernières lueurs du jour et prennent des allures d’arcs-en-ciel toxiques. Je m’approche sans bruit de la porte métallique maintenant rouillée ouvrant sur le bâtiment. Côté sud. Les herbes folles qui ont repris leurs droits après que le site a été fermé ont été récemment piétinées. J’ouvre. Une odeur de renfermé et de moisissures me saute au visage. J’allume ma torche tactique. Je reconnais le long couloir qui mène jusqu’à l’entrepôt nord, exactement à l’opposé de l’endroit où je me trouve. Je fais remonter à ma conscience la configuration des lieux. Des groupes de bureaux, de part et d’autre d’un corridor. Trois couloirs secondaires croisant le principal à angle droit. Autant d’endroits où l’ennemi peut se dissimuler. Je m’adosse au mur. L’ennemi ? Qui est-ce ? Belval est mort. Un de ses clients louches ? Un membre de sa famille ? Un ancien employé ? Si je me souviens bien, ils ont tous été reclassés. Je sors mon arme de service et fais monter une cartouche dans la chambre. Lumière et pistolet pointés en avant à hauteur d’yeux, j’avance. J’ai conscience d’être une cible. Imaginer à Molly aux mains de tortionnaires en puissance m’immunise contre la peur. Je dois agir, coûte que coûte.

Je dépasse le premier groupe de bureaux. Ils sont encore meublés. Des chaises sont renversées. Des papiers traînent sur le sol. Rien ne bouge. Première intersection. Je m’arrête, inspire un grand coup, puis dans un seul mouvement, je bondis au milieu du croisement de couloirs, éclaire à droite, à gauche. Rien. Je me colle au mur, juste après l’angle formé par le corridor principal et le couloir de droite. Lumière éteinte et flingue pointé vers le plafond. Invisible depuis la porte de l’entrepôt nord. Un bruit sourd et régulier emplit ma boîte crânienne. Celui de mon sang qui semble vouloir battre le record du tour. Départ ventricule gauche, retour oreillette droite. Bam bam. Bam bam. Bam bam. Peut-être qu’avant de se tuer Belval a payé un ex-taulard pour le venger ? À moins que ça n’ait rien à voir avec cette histoire. Juste quelqu’un qui a lu les détails de l’arrestation dans les journaux et a trouvé que l’endroit était approprié. Mais qui ?

La sueur coule le long de mes tempes. Un goût âcre emplit ma bouche. Qui me rappelle celui des émanations d’un feu de plastiques. Il y a six ans. Un coup de fil reçu au commissariat, en début de nuit. Un feu en contrebas de la départementale 34. Rien de bien spectaculaire, les pompiers en sont venus à bout en quelques minutes. Une décharge sauvage. Apparue là, entre les champs et la lisière de la forêt, en quelques semaines. Si on ne faisait rien, elle allait continuer à grossir, comme si la présence d’un seul déchet constituait une autorisation, voire un appel, à en accumuler des milliers. Fûts en métal, bidons en plastique marqués d’une tête de mort, appareils électroménagers, gravats, poutres, pneus, batteries, verre brisé. On y trouvait même un canapé hors d’âge qui faisait la joie d’une horde de rongeurs ayant élu domicile dans les coussins éventrés. Pollution du sol, insalubrité. Je n’avais pas voulu fermer les yeux.

Pendant plusieurs jours, nous nous étions embusqués, dès la nuit tombée. Le premier soir, nous étions alertes et excités. On allait les serrer, ces pollueurs invétérés ! Dissimulés par la futaie sombre, nous avions guetté sans relâche, soutenus par nos thermos de café. Au petit matin, nous étions rentrés, déçus, dormir quelques heures avant de rejoindre les collègues au bureau. La deuxième nuit fut moins enthousiaste. Assis dans les feuilles mortes, l’humidité rampait sous nos blousons et le café ne suffisait plus à nous réchauffer. Nul mouvement, hormis celui du vent qui semblait bien décidé à nous déloger. L’après-midi du lendemain, des cernes bleus creusaient nos regards épuisés. La troisième nuit fut la bonne. Un peu après vingt-deux heures, un bruit de moteur se mit à enfler à notre gauche…

À plat ventre dans l’humus, les sens en alerte, englouti dans une forte odeur de mousse et de champignons, j’ai le regard rivé sur le chemin qui descend de la départementale en surplomb. Une racine me rentre dans la cuisse droite. Mes mâchoires sont si serrées que j’entends mes dents grincer. Je ne sens plus le froid. Là, devant moi, des phares. Un camion de chantier. Quelques gémissements d’essieux fatigués, extinction des feux de route, arrêt du moteur. Odeur d’essence prenant le dessus sur celle des bois. Bruit de bottes atterrissant sur le sol caillouteux. Claquement de portière. Un gars en bleu de travail se dirige vers l’arrière du camion et saisit deux sacs-poubelles. Je siffle. Ruée collective vers le contrevenant. Je me rappelle ses yeux effrayés. « Pas moi ! Pas moi ! ». Peut-être un simple exécutant. Pas mon affaire. La justice verra. 

Toujours adossé au mur, je m’ébroue. Non, ça ne peut pas être à cause de cette affaire. Je ne sais même pas si quelqu’un a été condamné. Je glisse un regard dans le couloir principal. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité. Je discerne mon reflet dans le mur vitré du bureau d’en face. Fantôme trapu à barbe de trois jours, blouson gonflé, jean fatigué. Ce coup-ci, je ne bondis pas comme un fauve au milieu de la galerie, mais me coule lentement le long des parois des bureaux désaffectés. Je passe devant ce qui devait être la salle de pause. Un distributeur de café débranché est renversé dans un coin. Une tache sombre s’étend devant lui. Sur les hautes tables rondes autour desquelles nombre de rires ont dû fuser, la poussière s’est accumulée. Dans le silence sépulcral, je perçois soudain un frottement. J’allume prestement ma lampe et en dirige le faisceau vers le coin d’où m’a semblé provenir le bruit. Deux yeux brillants apparaissent d’un coup, puis disparaissent aussi vite dans un bruit léger de griffes heurtant le béton. Un rat. Ou quelque chose du genre. Le bruit de mon cœur envahissant de nouveau mon crâne, j’éteins ma torche et franchis les derniers mètres qui me séparent de la prochaine intersection.

Je réitère la manœuvre. Pistolet droit devant moi, poignets verrouillés, coup de torche à droite, coup de torche à gauche. Rien. Pause contre le mur pour reprendre mon souffle. La sueur a gagné mon dos et glisse maintenant le long de ma colonne vertébrale. Inexorable descente vers le sol, brusquement interrompue au niveau des hanches par la large ceinture multipoche qui recèle mon arsenal de flic. J’aurais peut-être dû prévenir le boss. Ou au moins Fred. Personne ne sait que je suis là. Personne ne sait pour Molly. Peut-être qu’il aurait pu m’aider à trouver qui est derrière tout ça. Fred. Je me souviens de notre dernière intervention ensemble, avant qu’il ne parte aux stups. On avait été appelé à la capitainerie du port de commerce. Un dégazage illégal repéré par un hélico des douanes et remonté par le CROSS[1]. Ça arrive souvent. Pas toujours facile d’identifier le navire responsable. Et de se coordonner avec les autorités des différents pays concernés pour intervenir et verbaliser. Mais cette fois-là, le dégazage avait eu lieu tout près d’une zone sensible. La nappe d’hydrocarbure de plusieurs kilomètres carrés menaçait directement une réserve marine. Pas question de laisser échapper les pollueurs flottants. Avec Fred, on était en renfort des collègues de la Maritime. On a embarqué sur le patrouilleur…

Accroché au bastingage, les yeux fixés sur le large où je n’arrive pas encore à distinguer notre cible, des images de l’Erika défilent devant mes yeux. Goélands englués dans le mazout collant, poissons flottant ventre en l’air, mollusques décimés, pêcheurs au chômage forcé, plages noires, rochers souillés. La voix d’Alain Barrière crie au scandale en arrière-plan de mon cerveau « Amoco ! ». Quand cela cessera-t-il ? Je regarde l’étendue d’eau hachée qui défile le long des flancs du navire. Par moments, un sac plastique éclôt à la surface, comme une fleur toxique, puis disparaît dans les profondeurs où il servira de linceul à un animal marin innocent. Sans que personne n’en sache rien. Bientôt le cargo apparaît. Le patrouilleur s’approche jusqu’à le toucher. Les injonctions résonnent dans le haut-parleur juché sur la cabine de notre embarcation. L’ordre d’arraisonner retentit. Je tends la main et attrape une échelle située vers le milieu de la coque du géant des mers. Fred et les collègues me suivent. Nous longeons des murailles de conteneurs. La rouille semble avoir tout gangrené. L’odeur de pétrole est omniprésente. Nous dépassons quelques marins qui s’écartent en levant leurs mains graisseuses vers le ciel, avec des regards de lapins pris dans les phares d’une voiture. Nous commençons à gravir les marches de la superstructure menant à la passerelle. Fred part à droite. Quelques minutes plus tard, nous faisons irruption dans la timonerie, arme au poing, prenant en étau deux officiers à l’air belliqueux. Nous les escorterons jusqu’au prochain port où ils devront rendre des comptes pour les dégâts irréversibles qu’ils ont causés. Une goutte d’eau dans l’océan des violations de la loi et de la nature. Mais les petits ruisseaux sauveront peut-être un jour la mer…

Le froid de la paroi contre laquelle je suis adossé s’insinue sous mon blouson. Je reprends pied dans le présent. Molly. Là, au bout du couloir. Peut-être. Si ce n’est pas un traquenard. Je prends une grande inspiration, ramène mon arme devant moi et continue ma progression le long du mur du couloir principal. Il est maintenant bordé par des laboratoires. J’éclaire brièvement. L’éclat de ma lampe se reflète sur les paillasses carrelées, rebondit sur une armée de tubes à essais et finit sa course sur des cages renversées. Des essais ont eu lieu sur des animaux. Pour tester quoi ? L’innocuité des produits ? Ou bien la vitesse à laquelle ils pouvaient détruire les vies de ceux que certains considèrent comme nuisibles ? Nuisibles à leur enrichissement personnel… Je refuse de m’approcher. Je refuse de voir ce que les cages contiennent. Je refuse d’entendre l’écho des cris de ceux que personne n’a pensé à libérer quand l’usine s’est arrêtée.

Encore quelques pas, et j’arrive à la dernière intersection. Jambes écartées, flash à droite, flash à gauche, un pas de côté, dos au mur métallique du laboratoire désaffecté. Hypertension. La sueur a franchi la barrière de ma ceinture et poisse maintenant l’arrière de mes genoux. Je ferme les yeux et reprends mon souffle. Là, sur le revers de mes paupières abaissées, un visage haineux se dessine. Joues marbrées, cheveux clairsemés, bouche tordue, nez busqué, yeux injectés de sang. Je sens encore l’haleine fétide qui m’a enveloppé quand il m’a craché sa haine au visage. C’était un jour froid de novembre. En écartant les volets pour laisser entrer la lumière matinale, un couple de sexagénaires avait eu le sentiment qu’un truc clochait. Ils n’avaient pas compris tout de suite. Mais rapidement la clarté du soleil, plus forte que d’habitude, les avait éclairés : des arbres manquaient. Ils s’étaient rendus en bordure de leur terrain et avaient vu des géants centenaires abattus, gisant au sol, vaincus par une tronçonneuse puante. Ce bois faisait partie d’une aire protégée. Pour l’ancienneté de ses arbres et la conservation de zones forestières, mais aussi parce qu’il abritait une zone marécageuse dans laquelle survivaient quelques pieds de grande douve, espèce de renoncule protégée en France. Et pour couronner le tout, deux ans auparavant, de jeunes bénévoles, procédant pendant leurs vacances d’été à un recensement des reptiles et amphibiens sur le département, avaient identifié au bord de l’eau un couple de grenouilles de Lessona, minuscules et protégés elles aussi. Mais ce matin-là, quelqu’un était passé outre le classement en zone protégée et s’était mis en tête d’installer des mobile homes sur ce morceau de terre qu’il considérait comme abandonné. La police était venue, l’abattage avait été suspendu, l’homme verbalisé. Les voisins s’étaient couchés soulagés.

Quelques jours plus tard, très tôt le matin, avant le lever du soleil, un camion toupie était venu déverser son mélange de graviers et de ciment, engloutissant végétation, insectes et petits animaux comme une lave torrentielle. Réveillant en sursaut les voisins. J’avais été tiré du lit par un ordre urgent d’intervention, puis rejoint le commissariat et pris la tête du petit cortège de trois voitures bleues et blanches, direction la zone d’intervention…

L’éclat du gyrophare me fait plisser les yeux. Il fait froid et le chauffage peine à réchauffer l’habitable du véhicule qui a passé la nuit sur le parking venté. Les premières lueurs du jour commencent à éclairer la ligne d’horizon. Sur les bas-côtés, une nappe de brouillard flotte à quelques centimètres au-dessus des herbes folles. Çà et là, un pylône électrique se dresse, ponctuant le paysage d’ogres fantomatiques aux pieds coulés dans le béton. Je n’entends que le bruit de la ventilation de la voiture luttant avec difficulté contre la buée qui tente d’aveugler le pare-brise. Lucas, mon coéquipier, ne souffle mot. Il semble finir sa nuit sur le siège passager. Soudain, une masse rugissante munie de deux yeux éclatants surgit face à moi. Je freine brutalement tout en me serrant sur l’extrême bord de la chaussée. Une nuée de gravillons s’envole dans un crissement assourdissant tandis que les pneus peinent à garder leur adhérence. J’évite de peu le fossé. Le camion malaxeur passe à notre hauteur et longtemps le hurlement de son klaxon furieux résonne dans le jour mal levé. Un instant, je songe à faire demi-tour et à aller dire ses quatre vérités au malotru. Mais la mission prime. Mieux vaut coincer le donneur d’ordre.

Encore quelques centaines de mètres et nous serons sur les lieux. Je fais signe aux deux véhicules qui me suivent de s’immobiliser sur un replat herbeux. Nous coupons moteurs et gyros. J’entends les râteaux racler le mélange cimenté pour l’aplanir avant qu’il ne fige. Nous nous déployons autour de la zone. A priori l’intervention devrait se faire en douceur, mais nous ne savons pas combien de personnes s’activent sur le chantier. À l’abri derrière un buisson d’églantier, je repère rapidement notre bonhomme, moustachu et bedonnant, qui donne des directives à trois ouvriers, expectorant un nuage de vapeur dans l’air froid en même temps qu’il crache ses ordres sans appel. Un signe à Lucas. Nous avançons, sous le regard vigilant des collègues discrètement déployés. « Police ! » À peine le mot lancé, notre homme se met à détaler tandis que ses trois acolytes suspendent leurs gestes, râteaux stoppés à mi-course, dégoulinants de grisaille fraîche. Je dégaine, Lucas s’élance. La course n’est pas longue. Croc-en-jambe, clef de bras, l’homme s’étale dans la boue. Un genou au creux de ses reins, je lui passe les menottes et le relève brutalement. Pas un signe de surprise sur le visage de l’homme. Pas une question sur la raison de notre présence. Juste un flot de paroles venimeuses portées par un souffle lourd qui me force à détourner le visage.

Un souffle… Un léger courant d’air me ramène dans le couloir sombre. Il me semble percevoir un mouvement derrière la porte de l’entrepôt nord, toute proche maintenant. Je remplis, puis vide complètement mes poumons plusieurs fois de suite pour affermir mes mains. Je concentre mon attention sur la poignée métallique. Je pose la main dessus, la colonne vertébrale collée au chambranle. Puis en un seul geste, j’ouvre la porte, franchis l’encadrement et me poste jambes écartées et légèrement fléchies, bras tendus en avant, mains jointes sur la crosse de mon arme pointée droit devant moi. Pas de fenêtre, un noir de goudron. Une odeur de produit chimique s’insinue dans mes narines et rappelle comme une madeleine vénéneuse les images de la scène qui s’est déroulée ici un an plus tôt. Soudain un bruit de cavalcade. Des griffes sur le sol de béton brut. Je serre les mains, enfonce les pieds dans le sol, contracte mes abdominaux. Une masse chaude s’abat sur moi. Je sens de longs poils glisser sur mes mains puis deux pattes prendre appui sur mes épaules. Une langue râpeuse remonte le long de ma joue, de la mâchoire au front, tandis qu’un halètement rapide emplit l’espace. Molly ! D’un seul coup, la lumière inonde l’entrepôt. Face à moi, un groupe affublé de chapeaux et d’écharpes colorées brandit des pancartes sur lesquelles a été tracé à la bombe rouge le mot « surprise ! ». Une chanson d’anniversaire éclate entre les murs, torrent sonore échappé de baffles invisibles. Mon corps se délite. Toute la tension des minutes précédentes s’échappe par mes pieds, formant une flaque virtuelle sur le sol dur. Un soupir ample et bruyant s’échappe de ma bouche devenue molle. Mes bras qui ne sont plus guidés que par la pesanteur se mettent à pendre le long de mon corps traversé par une soudaine vague de chaleur. J’esquisse un sourire. Ils sont tous là. Thomas, Candice, Martin, Alex, Lucas, Fred. Fred. Je croise son regard bleu acier. Pas un soupçon de joie dans ces yeux-là. Pas d’étincelle ironique pour souligner le bon tour qu’ils m’ont joué. J’abaisse mon regard et suis sa silhouette jusqu’à ses pieds. Est-ce un lien qui les entrave ? Je relève les yeux. Croise de nouveau son regard. Tranchant. Dur. Dur ou inquiet ?

Prise de conscience fulgurante : aujourd’hui, ce n’est pas mon anniversaire ! Une fraction de seconde et je comprends que ça fait tout juste un an que je suis intervenu dans cet entrepôt. Une fraction de seconde trop tard. Au ralenti, Molly s’affale sur le sol, dans un bruit mou tenant du paquet de linge sale dont on se débarrasse. Ses longs poils blancs et fauves se teintent de rouge. Sur ma nuque, la bouche froide du canon d’une arme à feu. Puis le chuintement léger d’une détente qu’on commence à presser. Trois mots murmurés à mon oreille gauche : « Pour mon père ».

[1] Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage

 

Révolver 

 

© Copyright Isabelle Roche-Camus – 2021 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

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Crissement de pneus sur le gravier. J’immobilise la voiture et coupe le moteur. Je reste quelques secondes les mains posées sur le volant, inspirant à fond le bonheur d’être rentré à la maison, et expirant tout aussi pleinement les scories de cette journée difficile. Puis j’ouvre la portière et me dirige vers les trois marches du perron. Derrière moi, mon véhicule de service me fait savoir qu’il a bien verrouillé tous les accès. Je pousse l’imposante porte d’entrée ornée de ferronneries d’un autre siècle. Comme d’habitude, elle racle le sol, émettant un crissement proche de celui de la craie sur le tableau noir. Comme d’habitude, je grimace en me maudissant de n’avoir pas encore remédié à la situation. Je jette mes clés dans le vide-poches, dépose ma paire de menottes à côté, pends mon lourd blouson au perroquet d’antan et quitte mes sneakers noires sans prendre la peine de les délacer. Puis je me dirige vers le placard, au fond du couloir, déverrouille l’armoire sécurisée et y dépose mon Sig-Sauer encore placé dans son holster. Libéré de son poids et de la charge qui va avec, je me frotte les mains et souris à la perspective de prendre un verre affalé dans le vieux canapé défoncé. C’est alors que je prends conscience du silence.

Je reviens vers l’entrée. « Molly ? » Pas un bruit. J’ouvre la fenêtre qui donne sur le jardin. « Molly ? » Silence. Je me poste en bas de l’escalier et appelle de nouveau. Rien. Une légère appréhension commence à s’installer au creux de mon ventre. Je la chasse d’un haussement d’épaules et me dirige vers la cuisine, anticipant le moment où je vais saisir une bière fraîche dans le réfrigérateur, en faire sauter la capsule, la verser dans ce vieux verre à l’anse cassée et me délecter du pétillement de la mousse se formant sur le liquide ambré. À peine le seuil de la pièce franchi, le couteau de boucher, habituellement dissimulé tout en haut du placard, me saute aux yeux. Il est bien en évidence sur le plan de travail. Sous son manche, un papier. Jaune. Dessus, quelques mots mal formés : « On tient Molly. Si tu veux la revoir, sois à 21h précises à l’entrepôt nord de la Razevol. Seul. »

L’appréhension a explosé d’un coup dans mon abdomen puis s’est aussitôt muée en une angoisse paralysante. Plus un muscle ne semble vouloir recevoir d’instruction du grand donneur d’ordres. Je reste bloqué devant le plan de travail. La Razevol. Des bribes de souvenirs rangées dans des zones éparses de mon cerveau se rassemblent. L’usine chimique de Kersanville. Une enquête bouclée il y a un an. La découverte d’un trafic de pesticides interdits en France. Refourgués sous le manteau, à l’étranger, mais aussi sur le territoire national. Double comptabilité. Profits énormes. Sols pollués. C’est dans l’entrepôt nord qu’on a procédé à l’arrestation. Belval, le directeur, menotté et escorté par cinq flics jusqu’à la bagnole, traversant l’immense hangar sous les yeux des ouvriers, de quelques clients, de son fils alors en apprentissage et des habitants du coin venus assister à la débâcle. Son regard de défi au moment où je lui appuyais sur la tête pour qu’il entre dans la berline bleu foncé. De la haine pure, tranchante, minérale. Est-ce lui qui s’en est pris à Molly ? Non, pas possible, il s’est suicidé en prison il y a quelques semaines. J’ai vu passer l’info sur l’intranet de la police nationale.

Une douleur inconnue explose dans ma tête. Je visualise Molly, je sens sa peur, il y a quelques heures, quelques minutes peut-être, sous la menace du couteau de boucher, traînée de force hors de la maison, embarquée dans un véhicule glauque. Shoot brutal d’adrénaline. Mes muscles répondent à nouveau présent, se mettent au garde à vous et, dès qu’ils en reçoivent l’ordre, me propulsent à travers le couloir jusqu’à l’armoire sécurisée où je récupère le holster, le flingue, puis les pompes, le blouson, les clés. Claquement de porte, de portière, vrombissement de moteur, hurlement de graviers. Pied au plancher, direction Kersanville.

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Crépuscule. Le ciel bleu a viré au gris sombre. Je gare la voiture sous d’immenses marronniers qui font pleuvoir des pétales morts sur le sol assoiffé. Çà et là, des flaques huileuses accrochent les dernières lueurs du jour et prennent des allures d’arcs-en-ciel toxiques. Je m’approche sans bruit de la porte métallique maintenant rouillée ouvrant sur le bâtiment. Côté sud. Les herbes folles qui ont repris leurs droits après que le site a été fermé ont été récemment piétinées. J’ouvre. Une odeur de renfermé et de moisissures me saute au visage. J’allume ma torche tactique. Je reconnais le long couloir qui mène jusqu’à l’entrepôt nord, exactement à l’opposé de l’endroit où je me trouve. Je fais remonter à ma conscience la configuration des lieux. Des groupes de bureaux, de part et d’autre d’un corridor. Trois couloirs secondaires croisant le principal à angle droit. Autant d’endroits où l’ennemi peut se dissimuler. Je m’adosse au mur. L’ennemi ? Qui est-ce ? Belval est mort. Un de ses clients louches ? Un membre de sa famille ? Un ancien employé ? Si je me souviens bien, ils ont tous été reclassés. Je sors mon arme de service et fais monter une cartouche dans la chambre. Lumière et pistolet pointés en avant à hauteur d’yeux, j’avance. J’ai conscience d’être une cible. Imaginer à Molly aux mains de tortionnaires en puissance m’immunise contre la peur. Je dois agir, coûte que coûte.

Je dépasse le premier groupe de bureaux. Ils sont encore meublés. Des chaises sont renversées. Des papiers traînent sur le sol. Rien ne bouge. Première intersection. Je m’arrête, inspire un grand coup, puis dans un seul mouvement, je bondis au milieu du croisement de couloirs, éclaire à droite, à gauche. Rien. Je me colle au mur, juste après l’angle formé par le corridor principal et le couloir de droite. Lumière éteinte et flingue pointé vers le plafond. Invisible depuis la porte de l’entrepôt nord. Un bruit sourd et régulier emplit ma boîte crânienne. Celui de mon sang qui semble vouloir battre le record du tour. Départ ventricule gauche, retour oreillette droite. Bam bam. Bam bam. Bam bam. Peut-être qu’avant de se tuer Belval a payé un ex-taulard pour le venger ? À moins que ça n’ait rien à voir avec cette histoire. Juste quelqu’un qui a lu les détails de l’arrestation dans les journaux et a trouvé que l’endroit était approprié. Mais qui ?

La sueur coule le long de mes tempes. Un goût âcre emplit ma bouche. Qui me rappelle celui des émanations d’un feu de plastiques. Il y a six ans. Un coup de fil reçu au commissariat, en début de nuit. Un feu en contrebas de la départementale 34. Rien de bien spectaculaire, les pompiers en sont venus à bout en quelques minutes. Une décharge sauvage. Apparue là, entre les champs et la lisière de la forêt, en quelques semaines. Si on ne faisait rien, elle allait continuer à grossir, comme si la présence d’un seul déchet constituait une autorisation, voire un appel, à en accumuler des milliers. Fûts en métal, bidons en plastique marqués d’une tête de mort, appareils électroménagers, gravats, poutres, pneus, batteries, verre brisé. On y trouvait même un canapé hors d’âge qui faisait la joie d’une horde de rongeurs ayant élu domicile dans les coussins éventrés. Pollution du sol, insalubrité. Je n’avais pas voulu fermer les yeux.

Pendant plusieurs jours, nous nous étions embusqués, dès la nuit tombée. Le premier soir, nous étions alertes et excités. On allait les serrer, ces pollueurs invétérés ! Dissimulés par la futaie sombre, nous avions guetté sans relâche, soutenus par nos thermos de café. Au petit matin, nous étions rentrés, déçus, dormir quelques heures avant de rejoindre les collègues au bureau. La deuxième nuit fut moins enthousiaste. Assis dans les feuilles mortes, l’humidité rampait sous nos blousons et le café ne suffisait plus à nous réchauffer. Nul mouvement, hormis celui du vent qui semblait bien décidé à nous déloger. L’après-midi du lendemain, des cernes bleus creusaient nos regards épuisés. La troisième nuit fut la bonne. Un peu après vingt-deux heures, un bruit de moteur se mit à enfler à notre gauche…

À plat ventre dans l’humus, les sens en alerte, englouti dans une forte odeur de mousse et de champignons, j’ai le regard rivé sur le chemin qui descend de la départementale en surplomb. Une racine me rentre dans la cuisse droite. Mes mâchoires sont si serrées que j’entends mes dents grincer. Je ne sens plus le froid. Là, devant moi, des phares. Un camion de chantier. Quelques gémissements d’essieux fatigués, extinction des feux de route, arrêt du moteur. Odeur d’essence prenant le dessus sur celle des bois. Bruit de bottes atterrissant sur le sol caillouteux. Claquement de portière. Un gars en bleu de travail se dirige vers l’arrière du camion et saisit deux sacs-poubelles. Je siffle. Ruée collective vers le contrevenant. Je me rappelle ses yeux effrayés. « Pas moi ! Pas moi ! ». Peut-être un simple exécutant. Pas mon affaire. La justice verra. 

Toujours adossé au mur, je m’ébroue. Non, ça ne peut pas être à cause de cette affaire. Je ne sais même pas si quelqu’un a été condamné. Je glisse un regard dans le couloir principal. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité. Je discerne mon reflet dans le mur vitré du bureau d’en face. Fantôme trapu à barbe de trois jours, blouson gonflé, jean fatigué. Ce coup-ci, je ne bondis pas comme un fauve au milieu de la galerie, mais me coule lentement le long des parois des bureaux désaffectés. Je passe devant ce qui devait être la salle de pause. Un distributeur de café débranché est renversé dans un coin. Une tache sombre s’étend devant lui. Sur les hautes tables rondes autour desquelles nombre de rires ont dû fuser, la poussière s’est accumulée. Dans le silence sépulcral, je perçois soudain un frottement. J’allume prestement ma lampe et en dirige le faisceau vers le coin d’où m’a semblé provenir le bruit. Deux yeux brillants apparaissent d’un coup, puis disparaissent aussi vite dans un bruit léger de griffes heurtant le béton. Un rat. Ou quelque chose du genre. Le bruit de mon cœur envahissant de nouveau mon crâne, j’éteins ma torche et franchis les derniers mètres qui me séparent de la prochaine intersection.

Je réitère la manœuvre. Pistolet droit devant moi, poignets verrouillés, coup de torche à droite, coup de torche à gauche. Rien. Pause contre le mur pour reprendre mon souffle. La sueur a gagné mon dos et glisse maintenant le long de ma colonne vertébrale. Inexorable descente vers le sol, brusquement interrompue au niveau des hanches par la large ceinture multipoche qui recèle mon arsenal de flic. J’aurais peut-être dû prévenir le boss. Ou au moins Fred. Personne ne sait que je suis là. Personne ne sait pour Molly. Peut-être qu’il aurait pu m’aider à trouver qui est derrière tout ça. Fred. Je me souviens de notre dernière intervention ensemble, avant qu’il ne parte aux stups. On avait été appelé à la capitainerie du port de commerce. Un dégazage illégal repéré par un hélico des douanes et remonté par le CROSS[1]. Ça arrive souvent. Pas toujours facile d’identifier le navire responsable. Et de se coordonner avec les autorités des différents pays concernés pour intervenir et verbaliser. Mais cette fois-là, le dégazage avait eu lieu tout près d’une zone sensible. La nappe d’hydrocarbure de plusieurs kilomètres carrés menaçait directement une réserve marine. Pas question de laisser échapper les pollueurs flottants. Avec Fred, on était en renfort des collègues de la Maritime. On a embarqué sur le patrouilleur…

Accroché au bastingage, les yeux fixés sur le large où je n’arrive pas encore à distinguer notre cible, des images de l’Erika défilent devant mes yeux. Goélands englués dans le mazout collant, poissons flottant ventre en l’air, mollusques décimés, pêcheurs au chômage forcé, plages noires, rochers souillés. La voix d’Alain Barrière crie au scandale en arrière-plan de mon cerveau « Amoco ! ». Quand cela cessera-t-il ? Je regarde l’étendue d’eau hachée qui défile le long des flancs du navire. Par moments, un sac plastique éclôt à la surface, comme une fleur toxique, puis disparaît dans les profondeurs où il servira de linceul à un animal marin innocent. Sans que personne n’en sache rien. Bientôt le cargo apparaît. Le patrouilleur s’approche jusqu’à le toucher. Les injonctions résonnent dans le haut-parleur juché sur la cabine de notre embarcation. L’ordre d’arraisonner retentit. Je tends la main et attrape une échelle située vers le milieu de la coque du géant des mers. Fred et les collègues me suivent. Nous longeons des murailles de conteneurs. La rouille semble avoir tout gangrené. L’odeur de pétrole est omniprésente. Nous dépassons quelques marins qui s’écartent en levant leurs mains graisseuses vers le ciel, avec des regards de lapins pris dans les phares d’une voiture. Nous commençons à gravir les marches de la superstructure menant à la passerelle. Fred part à droite. Quelques minutes plus tard, nous faisons irruption dans la timonerie, arme au poing, prenant en étau deux officiers à l’air belliqueux. Nous les escorterons jusqu’au prochain port où ils devront rendre des comptes pour les dégâts irréversibles qu’ils ont causés. Une goutte d’eau dans l’océan des violations de la loi et de la nature. Mais les petits ruisseaux sauveront peut-être un jour la mer…

Le froid de la paroi contre laquelle je suis adossé s’insinue sous mon blouson. Je reprends pied dans le présent. Molly. Là, au bout du couloir. Peut-être. Si ce n’est pas un traquenard. Je prends une grande inspiration, ramène mon arme devant moi et continue ma progression le long du mur du couloir principal. Il est maintenant bordé par des laboratoires. J’éclaire brièvement. L’éclat de ma lampe se reflète sur les paillasses carrelées, rebondit sur une armée de tubes à essais et finit sa course sur des cages renversées. Des essais ont eu lieu sur des animaux. Pour tester quoi ? L’innocuité des produits ? Ou bien la vitesse à laquelle ils pouvaient détruire les vies de ceux que certains considèrent comme nuisibles ? Nuisibles à leur enrichissement personnel… Je refuse de m’approcher. Je refuse de voir ce que les cages contiennent. Je refuse d’entendre l’écho des cris de ceux que personne n’a pensé à libérer quand l’usine s’est arrêtée.

Encore quelques pas, et j’arrive à la dernière intersection. Jambes écartées, flash à droite, flash à gauche, un pas de côté, dos au mur métallique du laboratoire désaffecté. Hypertension. La sueur a franchi la barrière de ma ceinture et poisse maintenant l’arrière de mes genoux. Je ferme les yeux et reprends mon souffle. Là, sur le revers de mes paupières abaissées, un visage haineux se dessine. Joues marbrées, cheveux clairsemés, bouche tordue, nez busqué, yeux injectés de sang. Je sens encore l’haleine fétide qui m’a enveloppé quand il m’a craché sa haine au visage. C’était un jour froid de novembre. En écartant les volets pour laisser entrer la lumière matinale, un couple de sexagénaires avait eu le sentiment qu’un truc clochait. Ils n’avaient pas compris tout de suite. Mais rapidement la clarté du soleil, plus forte que d’habitude, les avait éclairés : des arbres manquaient. Ils s’étaient rendus en bordure de leur terrain et avaient vu des géants centenaires abattus, gisant au sol, vaincus par une tronçonneuse puante. Ce bois faisait partie d’une aire protégée. Pour l’ancienneté de ses arbres et la conservation de zones forestières, mais aussi parce qu’il abritait une zone marécageuse dans laquelle survivaient quelques pieds de grande douve, espèce de renoncule protégée en France. Et pour couronner le tout, deux ans auparavant, de jeunes bénévoles, procédant pendant leurs vacances d’été à un recensement des reptiles et amphibiens sur le département, avaient identifié au bord de l’eau un couple de grenouilles de Lessona, minuscules et protégés elles aussi. Mais ce matin-là, quelqu’un était passé outre le classement en zone protégée et s’était mis en tête d’installer des mobile homes sur ce morceau de terre qu’il considérait comme abandonné. La police était venue, l’abattage avait été suspendu, l’homme verbalisé. Les voisins s’étaient couchés soulagés.

Quelques jours plus tard, très tôt le matin, avant le lever du soleil, un camion toupie était venu déverser son mélange de graviers et de ciment, engloutissant végétation, insectes et petits animaux comme une lave torrentielle. Réveillant en sursaut les voisins. J’avais été tiré du lit par un ordre urgent d’intervention, puis rejoint le commissariat et pris la tête du petit cortège de trois voitures bleues et blanches, direction la zone d’intervention…

L’éclat du gyrophare me fait plisser les yeux. Il fait froid et le chauffage peine à réchauffer l’habitable du véhicule qui a passé la nuit sur le parking venté. Les premières lueurs du jour commencent à éclairer la ligne d’horizon. Sur les bas-côtés, une nappe de brouillard flotte à quelques centimètres au-dessus des herbes folles. Çà et là, un pylône électrique se dresse, ponctuant le paysage d’ogres fantomatiques aux pieds coulés dans le béton. Je n’entends que le bruit de la ventilation de la voiture luttant avec difficulté contre la buée qui tente d’aveugler le pare-brise. Lucas, mon coéquipier, ne souffle mot. Il semble finir sa nuit sur le siège passager. Soudain, une masse rugissante munie de deux yeux éclatants surgit face à moi. Je freine brutalement tout en me serrant sur l’extrême bord de la chaussée. Une nuée de gravillons s’envole dans un crissement assourdissant tandis que les pneus peinent à garder leur adhérence. J’évite de peu le fossé. Le camion malaxeur passe à notre hauteur et longtemps le hurlement de son klaxon furieux résonne dans le jour mal levé. Un instant, je songe à faire demi-tour et à aller dire ses quatre vérités au malotru. Mais la mission prime. Mieux vaut coincer le donneur d’ordre.

Encore quelques centaines de mètres et nous serons sur les lieux. Je fais signe aux deux véhicules qui me suivent de s’immobiliser sur un replat herbeux. Nous coupons moteurs et gyros. J’entends les râteaux racler le mélange cimenté pour l’aplanir avant qu’il ne fige. Nous nous déployons autour de la zone. A priori l’intervention devrait se faire en douceur, mais nous ne savons pas combien de personnes s’activent sur le chantier. À l’abri derrière un buisson d’églantier, je repère rapidement notre bonhomme, moustachu et bedonnant, qui donne des directives à trois ouvriers, expectorant un nuage de vapeur dans l’air froid en même temps qu’il crache ses ordres sans appel. Un signe à Lucas. Nous avançons, sous le regard vigilant des collègues discrètement déployés. « Police ! » À peine le mot lancé, notre homme se met à détaler tandis que ses trois acolytes suspendent leurs gestes, râteaux stoppés à mi-course, dégoulinants de grisaille fraîche. Je dégaine, Lucas s’élance. La course n’est pas longue. Croc-en-jambe, clef de bras, l’homme s’étale dans la boue. Un genou au creux de ses reins, je lui passe les menottes et le relève brutalement. Pas un signe de surprise sur le visage de l’homme. Pas une question sur la raison de notre présence. Juste un flot de paroles venimeuses portées par un souffle lourd qui me force à détourner le visage.

Un souffle… Un léger courant d’air me ramène dans le couloir sombre. Il me semble percevoir un mouvement derrière la porte de l’entrepôt nord, toute proche maintenant. Je remplis, puis vide complètement mes poumons plusieurs fois de suite pour affermir mes mains. Je concentre mon attention sur la poignée métallique. Je pose la main dessus, la colonne vertébrale collée au chambranle. Puis en un seul geste, j’ouvre la porte, franchis l’encadrement et me poste jambes écartées et légèrement fléchies, bras tendus en avant, mains jointes sur la crosse de mon arme pointée droit devant moi. Pas de fenêtre, un noir de goudron. Une odeur de produit chimique s’insinue dans mes narines et rappelle comme une madeleine vénéneuse les images de la scène qui s’est déroulée ici un an plus tôt. Soudain un bruit de cavalcade. Des griffes sur le sol de béton brut. Je serre les mains, enfonce les pieds dans le sol, contracte mes abdominaux. Une masse chaude s’abat sur moi. Je sens de longs poils glisser sur mes mains puis deux pattes prendre appui sur mes épaules. Une langue râpeuse remonte le long de ma joue, de la mâchoire au front, tandis qu’un halètement rapide emplit l’espace. Molly ! D’un seul coup, la lumière inonde l’entrepôt. Face à moi, un groupe affublé de chapeaux et d’écharpes colorées brandit des pancartes sur lesquelles a été tracé à la bombe rouge le mot « surprise ! ». Une chanson d’anniversaire éclate entre les murs, torrent sonore échappé de baffles invisibles. Mon corps se délite. Toute la tension des minutes précédentes s’échappe par mes pieds, formant une flaque virtuelle sur le sol dur. Un soupir ample et bruyant s’échappe de ma bouche devenue molle. Mes bras qui ne sont plus guidés que par la pesanteur se mettent à pendre le long de mon corps traversé par une soudaine vague de chaleur. J’esquisse un sourire. Ils sont tous là. Thomas, Candice, Martin, Alex, Lucas, Fred. Fred. Je croise son regard bleu acier. Pas un soupçon de joie dans ces yeux-là. Pas d’étincelle ironique pour souligner le bon tour qu’ils m’ont joué. J’abaisse mon regard et suis sa silhouette jusqu’à ses pieds. Est-ce un lien qui les entrave ? Je relève les yeux. Croise de nouveau son regard. Tranchant. Dur. Dur ou inquiet ?

Prise de conscience fulgurante : aujourd’hui, ce n’est pas mon anniversaire ! Une fraction de seconde et je comprends que ça fait tout juste un an que je suis intervenu dans cet entrepôt. Une fraction de seconde trop tard. Au ralenti, Molly s’affale sur le sol, dans un bruit mou tenant du paquet de linge sale dont on se débarrasse. Ses longs poils blancs et fauves se teintent de rouge. Sur ma nuque, la bouche froide du canon d’une arme à feu. Puis le chuintement léger d’une détente qu’on commence à presser. Trois mots murmurés à mon oreille gauche : « Pour mon père ».

[1] Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage

 

Révolver 

 

© Copyright Isabelle Roche-Camus – 2021 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

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