Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un appel à textes émis par la bibliothèque de Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Le thème était “Les mondes maritimes”. Le texte devait inclure l’expression “Nouvelles du large” et comporter au maximum six pages de trente lignes en police 12. Il vous emmène sur la côte sud du Finistère, non loin de Concarneau, à la pointe de Trévignon, lieu enchanteur situé sur la commune de Trégunc et abritant une formidable station de la SNSM qui sert de cadre à cette histoire imaginaire. Il est temps d’embarquer…

Quatorze juillet. La kermesse de la SNSM [1] bat son plein sur la pointe de Trévignon. Après avoir écouté un moment quelques chants de marins gaillardement entonnés par un groupe d’hommes aux maillots rayés, j’admire les exploits plus ou moins volontaires de jeunes gens tentant d’effectuer des carreaux avec des boules bretonnes. Des cris de déception suivis de hurlements de joie s’élèvent vers le ciel limpide où croisent des goélands placides. Un peu plus loin, il s’agit de deviner le prix d’un magnifique homard qui pour l’instant se prélasse tranquillement au fond d’un aquarium d’eau de mer, loin de se douter que tous ces yeux qui le regardent avec intérêt, le soupesant mentalement, l’imaginent déjà nappé de sauce armoricaine. Entre les stands de fléchettes et de pêche à la ligne pris d’assaut par les enfants, j’entrevois les créneaux de l’étrange château dressé tout au bout de la lande, au plus près des vagues quelque peu paresseuses en ce beau jour férié. Posées sur l’horizon, les îles Glénan semblent flotter comme de grands navires au mouillage. Tandis que je me laisse bercer par le souvenir de leurs sables immaculés léchés par une mer d’un bleu caribéen, une odeur délicieuse s’infiltre dans mes narines. Là, sous une tente immense, des crêpières ceintes de tabliers bleus s’affairent au-dessus de leurs billigs, faisant fi de la chaleur étouffante. En échange de deux tickets ressemblant aux bons points de mon enfance, j’obtiens une crêpe fort appétissante. Le beurre dont elle regorge commence à fondre. Je mords dedans sans plus attendre et savoure le délicieux goût de sucre et de Bretagne. Les lèvres grasses et l’estomac content, je m’attarde un petit moment devant le stand de la Croix-Rouge où un homme-tronc imperturbable laisse sans broncher les passants inexpérimentés masser son cœur de plastique.

Les haut-parleurs suspendus à des mâts de fortune se mettent à grésiller. « La SNSM est heureuse de vous annoncer que l’Ar Beg a été rentré dans son local. L’équipage vous attend pour la visite ! ». J’ai pu admirer l’embarcation de sauvetage en action un peu plus tôt, lors d’une démonstration d’hélitreuillage organisée avec la Marine Nationale. Spectaculaire ! Allez, direction la station, j’aimerais bien voir cette vedette de première classe d’un peu plus près !

Je sors de l’enceinte de la kermesse et oriente mes pas vers la plage. Sur ma gauche, je laisse la longue jetée qui mène au petit phare carré peint de vert et de blanc. Pas de risque de submersion aujourd’hui, les promeneurs vont et viennent tranquillement sur l’étroite chaussée. Quittant la fermeté du sol herbeux parsemé de criste-marine odorante et de courtes bruyères, mes pieds s’enfoncent dans le sable fin. J’atteins rapidement la passerelle de béton menant à la bâtisse dont la vétusté devrait bientôt donner lieu à son remplacement par quelque construction plus moderne. La porte de bois blanche à l’encadrement du même vert que le phare est ouverte pour l’occasion. Un bénévole m’accueille et m’invite à entrer. L’Ar Beg emplit tout l’espace, touchant presque les murs latéraux. Reposant sur le sol encore mouillé, l’embarcation bleu foncé et orange me domine de plusieurs mètres. Les caractères SNS 127 tracés en blanc sur la coque sombre me paraissent immenses. À l’aide d’un frêle escalier métallique, je me hisse à bord. Prenant garde à ne pas déranger l’ordre des cordages soigneusement enroulés, je contourne la cabine et me dirige vers l’arrière. Les larges portes de l’abri donnant sur l’océan sont ouvertes et je contemple un moment les deux rails un peu rouillés qui plongent vers l’eau calme du port, véritable rampe de lancement de la vedette de secours. À l’intérieur du poste de pilotage, un des membres d’équipage, vêtu d’un pantalon de ciré jaune et d’un pull de laine bleu marine malgré la chaleur régnant dans l’habitacle, raconte des anecdotes à une poignée de touristes voulant approcher de plus près le monde maritime et ses sauveteurs courageux. Je m’assieds sur l’un des coffres vernis faisant office de bancs et l’écoute un moment. Puis, mon tour venu, je me glisse dans l’étroite ouverture carrée située juste à côté de la barre et descends la petite échelle qui mène à l’étage inférieur. À l’arrière, la salle des machines. Les deux moteurs Diesel sont au repos. L’odeur m’écœurant passablement, je rebrousse chemin et découvre l’espace destiné à l’équipage. Bannettes réparties de part et d’autre du triangle formé par l’étrave et table rectangulaire en bois lustré, flanquée de deux bancs usés par les frottements des tenues raides des secouristes bénévoles. Je m’assieds sur l’un d’eux et passe le doigt sur le bord surélevé de la table, destiné à empêcher verres ou assiettes de tomber par gros temps. Sans doute l’équipage n’a-t-il pas trop le temps de s’éterniser ici. Leurs interventions ne doivent pas être de tout repos. À côté de moi, sur la banquette, un exemplaire du magazine Sauvetage, édité par la SNSM à destination des donateurs et des passionnés de la mer. Je le pose sur la table et commence à le feuilleter. Quelques informations sur de nouveaux équipements, des clichés de remises de chèques par de gros donateurs, et quelques pages plus loin, le récit de sauvetages épiques. Je me plonge dans l’un d’eux…

Tout à coup une sirène retentit. Des portes claquent. Après quelques toussotements hésitants, un ronflement sourd commence à s’échapper de la salle des machines, accompagné d’une forte odeur de gasoil. Mon journal tressaute sur la table, le banc vibre, la lampe pendue au plafond se balance. Je me relève rapidement, monte la courte échelle et passe la tête par l’écoutille. L’arrière du bateau est fortement incliné. Les yeux écarquillés, je vois la poupe se précipiter vers la mer. L’Ar Beg glisse à toute vitesse sur ses rails ! Dans un vacarme retentissant, accompagné de gerbes d’eau salée monumentales, il prend place dans le port. Me tournant légèrement sur la droite, je vois à hauteur de mes yeux les pieds bottés du capitaine. Maniant la barre avec dextérité, il amorce un savant demi-tour. Je n’ose faire un geste. À demi sorti sur le pont, j’aperçois les moellons de la jetée défiler sur ma gauche. Ce n’est qu’une fois franchi le musoir surmonté d’une balise verte filiforme que le marin baisse les yeux :

– « Qu’est-ce que vous foutez là, vous ? »
– « J’étais en train de visiter… »
– « Gast ! Vous n’avez pas entendu la sirène ? »
– « Si, mais… »
– « Allez, montez, habillez-vous, faut qu’on y aille, pas le temps de vous déposer ! »
– « Que se passe-t-il ? »
– « C’est le CROSS [2] qui nous envoie sur un voilier en difficulté, entre Saint Nicolas et les Moutons. »

Je revêts rapidement le large pantalon jaune désigné par le capitaine, ainsi qu’une veste orange vif ornée de bandeaux réfléchissants. La houle prend de l’ampleur. Je me rencogne à l’arrière de la cabine pour tenter de me faire oublier. La VHF se met à grésiller. Gardant une main sur la barre, le capitaine approche le micro de son visage. S’ensuit un échange haché ponctué de codes que je ne comprends pas. Après un dernier « Roger » suivi d’un ultime « Terminé », il se penche vers l’extérieur et rugit pour tenter de couvrir le bruit du vent devenu violent : « Les gars, je viens d’avoir des nouvelles du large, le voilier s’est retourné, accrochez-vous, je mets les gaz ! ». L’embarcation bondit et semble un moment survoler les vagues crêtées d’écume. Puis voilà qu’elle s’écrase dans un creux soudain, tapant la surface avec un fracas tel qu’on croirait s’aplatir sur une dalle de béton. Sans reprendre son souffle, dans un rugissement mécanique, elle poursuit sa folle chevauchée. À bâbord se dessine l’archipel des Glénan. Je tente de visualiser l’immense carte marine ornant le mur extérieur de l’école de voile concarnoise : les îles Penfret, Cigogne, Drenec, le Loc’h, un peu en arrière, Bananec. Je reconnais la plage blanche de Saint Nicolas. Le bateau incurve légèrement sa trajectoire et met le cap plein ouest. Je distingue le phare blanc des Moutons, et même la petite maison à laquelle il est accolé. Subitement des cris retentissent. Le voilier est en vue !

La tension monte d’un cran. Comment me rendre utile ? Peut-être puis-je aider à récupérer l’équipage ? Je franchis le seuil de la cabine en m’accrochant tant bien que mal à l’encadrement mouvant de la porte et me retrouve sur le pont arrière balayé par un vent tournoyant. En une fraction de seconde, les paquets de mer trempent mon visage, mes cheveux et tout ce qui émerge de mon équipement étanche. Je m’accroche au bastingage. Un des sauveteurs me hurle quelque chose en faisant de grands gestes. Une rafale salée emporte ses mots. La proue du navire pointe brusquement vers le ciel noir. Dans un ample mouvement de balançoire, la poupe s’enfonce dans un tourbillon d’écume. Puis d’un coup, tandis que l’avant plonge derrière une vague colossale, l’arrière s’élève vers les nuages lourds. Suivant de peu mon estomac, mes pieds décollent et quittent le plancher glissant du pont. Soumis aux mouvements de l’embarcation malmenée par les éléments, je suis catapulté à la verticale. Au milieu de la clameur du ciel et des rugissements de l’océan, je perçois un cri vaguement humain. Puis c’est la chute. Une détonation quand je crève la surface de l’océan devenue noire, et soudain, le silence. L’eau entre dans mes oreilles. Plus de bruit de tempête, plus de cris de marins, seulement le gazouillis d’une myriade de bulles s’élevant vers la lumière dans un pétillement joyeux. Mes mains passent devant mes yeux, en apesanteur, flottant, comme détachées de mon corps. Mon ciré jaune est gonflé comme un ballon. Je tourne sur moi-même. Je me sens léger, libéré des entraves terrestres, et étrangement calme. Loin au-dessus de moi se dessine la carène blanche de l’Ar Beg. L’agitation du bord me semble très loin. Je me mets sur le ventre, écarte les bras et les jambes comme un parachutiste pendant les premières secondes, ô combien grisantes, de son saut. Tout autour de moi, un néant bleu nuit. Je sens que je souris.

Tout à coup, face à moi, une apparition silencieuse. Une gueule grande ouverte, laissant voir à l’intérieur de longues stries blanches évoquant une cage thoracique béante. Suit un corps gris-bleu gigantesque, presque aussi grand que la vedette de la SNSM dont l’animal paraît ignorer la présence. Les souvenirs d’une exposition au Marinarium de Concarneau remontent à la surface. Un requin pèlerin. Monstre gentil amateur de zooplancton. La créature se meut sans un bruit. De son petit œil noir, elle me lance un regard amical. Comme une invitation à la suivre. J’attrape à deux mains sa nageoire dorsale et me coule dans son sillage. La petite tache blanche du bateau posé en surface s’éloigne peu à peu. Le silence est parfait. Les minutes s’étirent… Je commence à percevoir des formes vers le bas. Le fond de l’océan. Il se rapproche. En même temps, la lumière devient plus vive. Bientôt je survole une étendue presque blanche, au-dessus de laquelle de longues et élégantes algues ondulent paresseusement. Dans un scintillement doré, un banc de petits poissons passe furtivement. D’un mouvement délicat, mon compagnon me fait lâcher prise et me dépose sur une plage enchanteresse. Je remercie d’un signe de la main le poisson majestueux, qui, après un salut de la nageoire caudale, s’enfonce de nouveau dans l’eau d’un bleu translucide.

Je reconnais la couleur si caractéristique du littoral de l’archipel parfois surnommé Polynésie bretonne. À ma droite, une grande étendue herbeuse qui se pare au printemps des majestueuses clochettes blanc crème du fameux Narcisse des Glénan qu’on ne saurait trouver ailleurs que sur ces îlots protégés. Une brise légère monte de ce qui ressemble en tout point à un lagon. Elle porte comme un léger parfum d’alizés. Assis sur le sable chaud, le regard perdu vers l’horizon serein, je gratte machinalement le sol avec un morceau de bois flotté qui a fini par trouver le repos sur ce rivage divin. Je baisse les yeux quand je sens une petite résistance. Écartant doucement de deux doigts les grains sablonneux aux reflets argentés, je dégage un coquillage charmant. Blanc, spiraliforme, à l’intérieur tapissé d’une nacre d’un violet chatoyant. Il étincelle au soleil, semblable à une améthyste marine. Je le glisse dans ma poche. Le cœur en paix, j’offre mon visage au soleil. Le battement régulier des vagues venant mourir sur la plage sonne agréablement à mes oreilles. La lumière d’été filtre à travers mes paupières closes…

Le martèlement se fait plus insistant. Contrarié, j’entrouvre les yeux. Et suis violemment ébloui par une froide lumière électrique. La sublime clarté traversant mes paupières alanguies n’était autre que le faisceau intense d’une lampe torche. Quelqu’un frappe rudement sur le montant de l’échelle :

– « Les visites sont terminées pour aujourd’hui. Il faut sortir ! »

Hagard, je regarde le magazine qui a glissé sur mes genoux. Je prends peu à peu conscience de la dureté du banc sur lequel je dois être assis depuis un bon moment. Je me relève doucement et esquisse un pas chancelant vers la sortie du carré. Ma bouche est pâteuse, ma gorge aride. Incapable d’articuler un mot, je remonte sur le pont, sors de la cabine, la contourne et, empruntant le petit escalier métallique, je reprends pied sur le sol de l’abri de la SNSM. Je pose la main sur la coque de l’Ar Beg. Aucune trace d’humidité. Je réponds machinalement au salut du gardien qui referme la porte blanche cerclée de vert derrière moi. Prudemment, j’avance sur la passerelle en direction de la plage. Le soir commence à tomber. Des odeurs de sardines et des bruits de fête parviennent jusqu’à moi. Là-bas, la musique bretonne a laissé place à un air de rock qui n’a rien de celtique. De nouveau, les haut-parleurs grésillent : « Mesdames, Messieurs, ne ratez pas notre grand feu d’artifice, ce soir à vingt-trois heures ! ». Mal réveillé, les membres encore gourds et les semelles en plomb, je dirige mes pas vers la caisse centrale qui vend les tickets pour la restauration, poussé par l’urgence de soulager ma gorge desséchée. Sur ma langue traîne un goût salé. À la recherche d’une pièce de monnaie, je plonge la main dans ma poche. Mes doigts effleurent un objet que je ne reconnais pas. Je le sors. Là, posé sur la paume de ma main, brillant dans les dernières lueurs du soir, un coquillage en forme de spirale, au cœur couleur d’améthyste…

 

[1] Société Nationale de Sauvetage en Mer

[2] Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage

 

Requin Pèlerin

 

© Copyright Isabelle Roche-Camus – 2021 – Tous droits réservés
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