Il existe beaucoup d’endroits où j’aime me promener, ou simplement m’asseoir, et laisser mes pensées flotter. Contempler. M’inspirer de la beauté du paysage. Il en est un qui me fait, à chaque fois, particulièrement vibrer : il s’agit de la baie des Trépassés, nichée entre les falaises grandioses de la pointe du Van et de la pointe du Raz, tout au bout de la Bretagne. Je me suis toujours dit qu’un jour j’irais passer une nuit d’hiver dans l’une des chambres d’hôtel face à la mer. Une nuit de pluie et de vent, qui laisserait la place à une aube lumineuse et dégagée. Mais en hiver, tout est fermé.
Il ne me restait donc plus qu’à inventer des personnages et à les faire évoluer dans ce lieu magique. Magique ? Certains disent que c’est ici que se tenait la ville qu’une légende ancienne dit engloutie. Légende ? Vraiment ?Bonne lecture !
Solenn venait de déposer ses bagages dans la maison familiale nichée au cœur du petit village surplombant la baie des Trépassés. Elle avait prévu d’y passer sa semaine de vacances. La jeune femme n’était pas revenue dans son coin de Finistère depuis plusieurs mois. Il lui tardait de voir l’océan. Elle remonta la fermeture à glissière de son ciré bordeaux et emprunta la route principale en direction de l’ouest. Au moment où elle achevait de monter le petit raidillon et anticipait son plaisir de découvrir la vue majestueuse dès son sommet franchi, une Twingo blanche striée de noir s’arrêta à sa hauteur. Une femme aux cheveux bruns et courts était au volant. Elle ouvrit sa fenêtre et s’exclama :
— Solenn ? C’est bien toi ?
Solenn resta interdite.
— Il m’a bien semblé te reconnaître tout à l’heure, devant chez tes parents, avec ton ciré rouge !
Solenn plissa les yeux. Était-ce… Oui, elle s’était coupé les cheveux, mais c’était bien elle, Maëlle.
— Maëlle…
— Génial ! Je suis pressée, là, je suis attendue pour faire visiter une maison. Mais on peut se voir ? Ce soir ? Dix-huit heures ? Au café de l’église ? Tiens, voilà ma carte !
Solenn prit le morceau de carton blanc cassé que la jeune femme lui tendait, sans dire un mot. Le logo lui était familier : celui d’une agence immobilière d’Audierne. Lorsqu’elle avait relevé les yeux, Maëlle s’éloignait déjà, lui adressant un signe de la main par sa fenêtre ouverte.
Solenn reprit sa route, maintenant en forte pente. Le bruit des vagues lui parvenait de plus en plus nettement. Une brise soutenue soulevait ses cheveux, et sa marche était rythmée par les cris stridents des goélands. Elle s’assit sur un rocher, à l’extrémité de la plage. Elle aimait ce lieu désert en hiver, balayé par les vents, encadré d’un côté par la pointe du Van, ornée de sa petite chapelle, et de l’autre par la majestueuse pointe du Raz, qui se prolongeait loin dans la mer d’Iroise par un semis de rochers, dont celui surplombé par le mythique phare de la Vieille. Seuls les deux hôtels marquaient la présence de l’Homme dans cet endroit sauvage. Fermés en basse saison. Du bout des doigts, elle caressait le granit grumeleux, passant de la surface lisse et douce des éclats de mica aux aspérités tranchantes des cristaux de quartz. Dans un trou d’eau, quelques bigorneaux se mouvaient avec lenteur. Çà et là, des coquilles d’huîtres incrustées dans la roche laissaient voir leur intérieur nacré. Un peu plus loin, sur le sable, des bouquets d’algues brunes attendaient la prochaine vague, distillant ce parfum entêtant que Solenn aimait tant.
Malgré le rythme apaisant des flots venant mourir à intervalles réguliers au bas de son rocher, la jeune femme ne parvenait pas à se détendre. Elle tournait et retournait machinalement la carte de visite entre ses doigts. Ses pensées s’envolèrent vers les années d’école, puis de collège. Maëlle était sa meilleure amie. À chaque pause, elles se retrouvaient dans leur coin favori, au fond de la cour, près du vieux mur par-dessus lequel pendait la glycine du voisin, à l’odeur si entêtante au printemps, quand ses fleurs annonçaient les dernières semaines de cours. Elles se confiaient leurs angoisses après un contrôle raté, leurs coups de cœur, écoutaient leurs musiques préférées. Souvent, le samedi après-midi, elles marchaient sur la lande jusqu’à la vieille étable du père Jaouen. Elles en avaient fait leur repaire, à l’abri des adultes et des éléments.
Solenn soupira à l’évocation de ces années de complicité. Tout avait basculé en classe de cinquième. Depuis le début de l’année, plusieurs sixièmes qui faisaient leurs premiers pas au collège l’avaient prise en grippe. Pour rien. Parce qu’elle était petite, du moins pas plus grande qu’eux. Ça avait commencé par des rires étouffés, puis des moqueries dans son dos. Elle capturait parfois un mot, « la naine », une blague. Elle ne répondait pas, haussait les épaules et rejoignait sa classe. Au bout des quelques semaines, les petits nouveaux avaient gagné en assurance et les insultes fusaient à haute voix. Un matin, en entrant dans le collège, elle avait trouvé l’ambiance bizarre. Les autres élèves, même ceux qu’elle ne connaissait pas, la regardaient en coin. Elle avait ouvert WhatsApp et s’était vue affublée du costume de Simplet. Maëlle lui avait dit de ne pas y prêter attention. Et puis, un midi, un jeudi, elle s’en souvenait parfaitement, après la cantine, Solenn marchait dans un couloir du premier étage, en compagnie de Maëlle et de quelques camarades de sa classe. Ils étaient là. Appuyés nonchalamment contre le mur, le torse bombé, les mains dans les poches. L’un d’eux avait tendu la jambe à son passage. Elle était tombée. Stupéfaite, elle était restée quelques instants au sol, les cheveux pendant devant ses yeux, les paumes, endolories par le choc, posées sur le carrelage froid. Elle s’était passé la langue sur les lèvres. Avait perçu le goût métallique du sang. Alors la colère était montée comme une vague. Elle s’était relevée d’un bond et avait frappé le garçon au visage.
Quelques jours après, Solenn avait été convoquée dans le bureau de la directrice. Elle avait poussé la porte. D’abord vu son père, assis sur une chaise en bois, les mains serrées entre les cuisses, l’air embarrassé. À sa gauche se tenait le garçon, accompagné de deux adultes à la mine courroucée, ses parents. Ils exigeaient des sanctions pour celle qui avait frappé leur fils. Elle s’était assise. Avait tenté de s’expliquer. Elle avait rapporté les brimades, le harcèlement. Les parents avaient haussé les épaules, un rictus méprisant accroché à leur face. Le garçon avait tourné la tête vers la fenêtre. La directrice s’était redressée et avait signifié à Solenn son renvoi pour une semaine. La jeune fille était sortie du bureau la dernière, tête basse. Elle avait refermé doucement la porte et levé les yeux vers l’extrémité du couloir. Son groupe de classe était là. Au milieu se tenait son amie. Leurs regards s’étaient croisés. Maëlle avait aussitôt baissé les yeux. Solenn avait fait quelques pas vers elle. Elle s’était détournée. La gorge de Solenn s’était serrée. Maëlle avait vu, mais n’avait rien dit. Un fil venait de se briser.
Les pensées de Solenn flottaient au-dessus de l’océan parsemé de crêtes d’écume. Devait-elle passer outre cette trahison lointaine ? Elle avait changé de lycée, obtenu le diplôme d’infirmière dont elle rêvait depuis l’enfance. Avec le recul, elle pouvait comprendre que Maëlle ait craint de témoigner. D’être harcelée à son tour. D’être mise à l’écart. Mais elle avait eu besoin d’aide et son amie avait failli. La blessure avait été longue à cicatriser. Depuis, elle traînait avec elle cette impression persistante que le sol sous ses pieds était constamment instable, fendillé. Tout à l’heure, au bord de la route, elle avait été surprise que Maëlle s’adresse à elle comme si rien n’était arrivé, sans même le vestige d’une gêne pas tout à fait digérée. Avait-elle oublié ? Les années avaient passé. Que devait-elle faire ? Effacer cet épisode de sa mémoire ? Elle ne s’en sentait pas capable. Pardonner ? Peut-être. Parce que quelque part, au fond d’elle, elle avait gardé la trace de ce lien d’amitié. Oui, peut-être. Ou peut-être pas. Elle était tiraillée.
Un rayon de soleil perça les nuages qui avaient, sans qu’elle y prête attention, commencé à s’amonceler. Il se réfléchit de manière inattendue sur le lit d’algues. Intriguée, Solenn se leva. Elle sauta prudemment de rocher en rocher, et atterrit en douceur sur le sable humide. Avec précaution, elle écarta les longues plantes boursoufflées de pustules qui les faisaient ressembler à du papier à bulles. Là. Un objet métallique. Elle le dégagea délicatement, et le frotta du bout des doigts pour enlever le sable incrusté. Une clé. Imposante. Aussi longue que la paume de sa main. Elle paraissait ancienne. Sa tête formait des circonvolutions compliquées. Que pouvait-elle bien ouvrir ? Solenn s’en saisit. Elle ressentit un picotement étrange au bout des doigts. Elle ferma les yeux. L’image de la Maëlle de quatorze ans se dessina sur ses paupières closes. Elle sentit quelque chose se déplacer en elle, comme un verrou qui cède sans bruit. Ses pensées s’apaisèrent peu à peu. Elle prit sa décision : elle ne fermerait pas la porte. Elle verrait ce soir où cela les conduisait.
À cet instant précis, une large trouée circulaire se fit dans les nuages. Le vent tomba d’un coup. Les vagues cessèrent. Les goélands se turent. La surface de la mer devenue lisse réfléchissait le soleil en un cercle parfait. Dans le silence soudainement installé, Solenn entendit au loin des cloches sonner. Elle scruta l’horizon. Passa une main tremblante sur son front humide. Rien ne bougeait. Un dernier son de cloche, puis retour au silence. Quelques secondes suspendues, et les vagues reprirent leur ballet, la brise souleva les cheveux de la jeune femme, l’odeur des algues lui parvint de nouveau. À quelques pas d’elle, une sterne au plumage d’un blanc presque irréel et au bec rouge sang vint se poser. Elle fixa Solenn un instant, puis agita ses ailes et s’envola en lançant un cri enjoué. Solenn sourit, reposa la clé où elle l’avait trouvée, et, l’esprit léger, quitta la plage et entreprit de rejoindre le village. En passant devant l’un des hôtels, elle avisa une pancarte enfouie dans les genêts. À demi effacé, l’ancien nom de l’établissement : « Hôtel de la ville d’Ys ». La jeune femme se tourna une dernière fois vers la mer.
*
Le dernier client venait de partir. Romane passa un coup de chiffon rapide sur la table qu’il avait occupée, s’essuya les mains sur son tablier, le détacha et l’accrocha au mur. Elle but un grand verre d’eau fraîche, noua son foulard vert autour de son cou, ferma la porte à clé et sortit dans la courette qui précédait l’entrée de son petit café-restaurant. Elle se retourna un instant pour contempler l’endroit où elle passait le plus clair de son temps. La façade de granit, éclairée par des volets d’un bleu éclatant et un gros hortensia poussant sous l’unique fenêtre, n’était pas bien large. Elle cachait une salle étroite où se serraient moins de dix tables. Elle ne saurait dire quand elle avait eu l’idée de transformer la maisonnette de sa grand-tante en lieu d’accueil. Il lui semblait porter ce projet en elle depuis toujours. Elle y avait mis toute son énergie et les obstacles avaient été nombreux. Elle avait dû perfectionner sa cuisine bien sûr, mais aussi apprendre à gérer les stocks, négocier avec les banquiers, décortiquer les règlements et normes sur les installations électriques, l’eau, l’hygiène, nouer des contacts avec des fournisseurs correspondant à son souhait de travailler des produits locaux et sains, imaginer la décoration, tenir sa comptabilité, et tant d’autres choses encore. Mais elle ne regrettait pas tous ces efforts et était satisfaite du résultat. Ce n’était pas la fortune, mais pas mal de gens du village aimaient se retrouver là. Même quelques touristes s’arrêtaient parfois. Repassant dans sa tête le chemin parcouru, elle redressa un pot de fleurs renversé par le vent et ouvrit sa boîte aux lettres. Elle fit défiler rapidement les quelques enveloppes qui s’y trouvaient. Une facture de gaz, un relevé bancaire, une publicité pour du linge de maison. Tiens, oui, elle pourrait peut-être acheter de nouvelles nappes. Quand elle en aurait les moyens. La dernière enveloppe l’intrigua. Son adresse écrite à la main. Un timbre figurant une bigoudène sur un vélo, la robe gonflée par le vent. Elle la retourna. Pas de mention d’un expéditeur. Romane glissa son index sous la bande collante et ouvrit rapidement la missive. La feuille blanche était couverte d’une écriture serrée. Son regard fila directement vers la signature. Guillaume… Voilà bien la dernière personne dont elle s’attendait à avoir des nouvelles. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne s’étaient pas quittés en très bons termes !
Guillaume était le fils de la ferme de Rozanvé. Leurs parents se fréquentaient et s’invitaient parfois à déjeuner le dimanche midi. Elle avait aimé ces grandes tablées à la ferme, surtout les jours où la mère de Guillaume avait fait son célèbre kig ha farz. Elle posait la grosse marmite fumante sur le dessous-de-plat en ardoise, au centre de la table en bois brut, et soulevait le couvercle, armée de son torchon à carreaux rouge et blanc. Un épais nuage de vapeur s’en échappait alors. Romane pouvait encore en sentir l’odeur enveloppante. Guillaume et elle avaient à peu près le même âge. Ils n’avaient pas fréquenté la même école, la ferme dépendant d’un autre village, mais se voyaient souvent, d’abord chez les parents, puis chez des copains communs, lors des kermesses ou des fest-noz. Elle sourit en repensant à ses tentatives de lui apprendre à danser la gavotte, en vain. Elle avait apprécié cette amitié solide, sans ambiguïté. Le jeune homme avait été présent quand sa mère était tombée malade. Discrètement, mais résolument. Elle savait qu’elle pouvait compter sur lui. Elle lui avait parlé de son projet de café-restaurant, de l’opportunité d’utiliser la maison de sa grand-tante. Il avait été enthousiaste. Il avait rapidement proposé de la fournir en légumes et avait négocié avec un producteur de cidre de la région. Après des mois de préparation, elle avait organisé une fête pour l’inauguration. Un échantillon de ses plats pour faire découvrir sa cuisine, de la musique, des fleurs et des boissons. Deux semaines à l’avance, elle avait lancé les invitations. La veille du grand jour, Guillaume devait livrer bouteilles et légumes. Il n’arrivait pas. Romane avait tourné en rond dans sa minuscule cuisine, l’estomac noué. Tentant de passer outre son stress, elle avait préparé les desserts, un œil rivé sur la pendule. Elle avait appelé. Une fois. Dix fois. Puis, en début de soirée, son téléphone avait vibré. Un message : « Désolé, je ne peux pas te livrer. » Elle avait dû trouver une solution dans l’urgence, s’était démenée, avait finalement réussi, mais explosé son budget. Le temps avait passé. Un jour, elle avait croisé la mère de Guillaume au marché. L’avait sentie mal à l’aise. Romane avait alors compris, à travers ses phrases courtes et ses longs silences, qu’à l’époque, le père de Guillaume avait promis de son côté de livrer en priorité un restaurateur de Douarnenez, que le jeune homme le savait depuis plusieurs jours, mais n’avait pas eu le courage de venir la voir et lui parler. Il s’était enfermé dans un silence honteux. La mère avait sorti un mouchoir, baissé les yeux et commencé à le triturer. Puis avait lâché dans un souffle : « Un matin, il a fait sa valise et nous a quittés ». Après cela, Romane n’en avait plus jamais entendu parler.
Tandis que ces souvenirs remontaient en un flot tumultueux à sa mémoire, ses jambes l’avaient menée au bord de la mer, à l’entrée de la baie des Trépassés. La jeune femme fit quelques pas sur le sable, enserra ses cheveux dans son foulard pour les garder du vent, et entreprit de lire la lettre de son ancien ami et fugace associé. En quelques lignes, il lui expliquait qu’il revenait s’installer dans la région, regrettait ce qu’il s’était passé, maudissait son manque de courage, présentait ses excuses et disait même qu’il aimerait beaucoup l’aider dans son travail, reprendre où tout s’était arrêté. Romane ressentit tout d’abord une forte envie de chiffonner la lettre et de l’envoyer loin dans l’océan. Puis elle avait de nouveau posé les yeux sur l’écriture serrée. Avait imaginé l’effort que cela avait demandé à cet homme de coucher ces mots sur le papier. Cette fois-ci, il ne s’était pas contenté d’un message vite expédié. Elle avait repensé aux bons moments passés ensemble. Retrouvé un peu de la sensation de sécurité qu’il lui procurait dans leurs jeunes années. Mais ce jour-là, elle avait eu besoin de lui, et il n’avait pas été là. Elle poussa un long soupir et s’assit sur un rocher encore humide de la précédente marée. Un peu plus bas, les vagues venaient s’étaler sur le sable, emplissant l’espace de leur bruit régulier. Devait-elle lui répondre ? L’ignorer ? La confiance pouvait-elle être restaurée ? Elle ramassa une coquille de palourde et se mit machinalement à en suivre les stries du bout de l’index, tout en mâchouillant une mèche de cheveux échappée de son foulard. Haut dans le ciel, des oiseaux planaient, puis piquaient vers la surface de l’eau en piaillant. Ses pensées tournoyaient. Était-il sincère ? Devait-elle passer l’éponge ? Oublier ? Elle avait lu dans un magazine que, pour avancer, il fallait pardonner. Que c’était un service à se rendre à soi-même. Vraiment ? Le fallait-il ? En était-elle capable ? Et serait-elle un monstre si elle décidait de ne pas le faire ? Elle ne voulait pas être lâche, elle répondrait à Guillaume. Mais quoi ?
Les pensées dansaient une ronde endiablée dans la tête de Romane. Soudain, elle perçut un éclat lumineux à la lisière de son regard. Elle tourna la tête. Ça venait d’un peu plus loin sur la droite, quelque part au milieu des algues échouées. Romane se releva, massant brièvement son dos endolori par sa position inconfortable sur le rocher, et se dirigea vers l’endroit qu’elle avait repéré. Elle se munit d’un bâton, passa la lettre de Guillaume dans sa main gauche et commença à fouiller méthodiquement le goémon. Elle trouva rapidement ce qui avait attiré son regard : une clé. Ancienne, longue et ouvragée. Quelle sorte de porte pouvait donc bien ouvrir une clé pareille ? Elle la dégagea complètement à l’aide de son bout de bois, puis se pencha et s’en empara. Une sensation étrange, vibrante, comme un courant électrique de faible intensité, lui traversa les doigts. Elle sentit quelque chose lâcher en elle. Un espace s’ouvrit. Ses pensées cessèrent de danser. Elle regarda de nouveau la lettre. Elle comprenait son ancien ami. Mais quelque chose en elle savait que le chemin s’arrêtait là. Qu’elle ne renouerait pas. Dès demain, elle lui écrirait pour le lui expliquer.
À cet instant, le vent tomba. L’océan se tut et devint calme comme un lac. Les nuages se déchirèrent. Par la trouée, le soleil darda ses rayons qui rebondirent sur la mer. Plus une stridulation d’insecte, plus un chant d’oiseau. Dans ce silence neuf, Romane entendit des cloches sonner. Semblant provenir du milieu de la baie. Déconcertée, elle en fouilla la surface du regard. Rien. Elle resserra son foulard. Frissonna. Une dernière volée de cloches, un moment suspendu, puis de nouveau le bruit des vagues déferlant sur les rochers, le vent tentant de s’infiltrer dans son cou, le goût de sel sur ses lèvres. Romane ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Quand elle les rouvrit, un oiseau immaculé au bec écarlate plana un instant devant elle, puis s’éloigna en lançant un cri joyeux. Elle esquissa un sourire. Du bout du bâton qu’elle avait toujours en main, elle ménagea un espace au milieu du lit d’algues et y déposa la clé. Elle plia la lettre de Guillaume, la rangea dans sa poche et entama la remontée vers son café. Elle avait le service du soir à préparer !
*
Par un matin clair de début de printemps, un groupe d’écoliers arpentait le sable de la baie des Trépassés. Le vent apportait par bribes les paroles du maître. Il parlait d’un roi juché sur un cheval de mer, d’un choix impossible qu’il avait pourtant dû faire, de ce qu’il avait décidé d’abandonner. De portes qui avaient été ouvertes et de torrents d’eau qui s’étaient engouffrés. Le petit Titouan aimait les légendes anciennes. Cependant, ce jour-là, il écoutait d’une oreille distraite. Là-bas, dans le sable, il avait vu quelque chose briller. Il s’éloigna discrètement du groupe pour s’en approcher. De sa petite main, il écarta les algues : une clé. Il releva la tête. Portée par une bourrasque soudaine, la voix du maître lui parvint : « On dit que certains, à l’heure du choix, peuvent, s’ils écoutent bien, entendre les cloches d’Ys sonner. »

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