Salut ! Vous allez bien ? En forme ? Vous savez quoi ? Aujourd’hui je m’y mets, j’écris un livre ! Vous le savez, ça fait longtemps que j’y pense. J’ai noté plein de sujets possibles sur mon téléphone. Je me demande bien pourquoi on persiste à appeler ça un téléphone d’ailleurs. Il me sert à tout sauf à téléphoner. Enfin bref, passons. Donc, ça y est, j’ai choisi, je vais écrire un livre d’anticipation ! Il se passera dans le futur, sur une planète nommée Hypérion. Ah non, pas Hypérion, c’est déjà pris. Par Dan Simmons. Dommage, ça sonnait bien Hypérion. Bah, pas grave, je trouverai un autre nom. Si vous avez une idée, n’hésitez pas à me la souffler ! Bon, donc ça se passera sur la planète X. Il y aura des peuples différents, avec chacun son physique, ses coutumes, ses rapports humains. Enfin, non, pas humains, faut que je fasse gaffe à ce que j’écris. Et puis ils se feront la guerre pour étendre leur territoire. Ah, ça, c’est bien humain ! Et la princesse du peuple des elfes tombera amoureuse d’un hobbit de troisième zone. Enfin, avec d’autres noms, hein, parce que là vous vous dites « c’est nul, elle est en train de plagier Tolkien ! ». Je sais, je sais. Je verrai bien en cours de route. Enfin, en cours d’écriture. Et puis le ciel sera violet, les plantes bleues et la neige orange. On se déplacera en tapis volant supersonique et on mangera des capsules de couleur produites dans des usines cachées sous les montagnes. Ça va être super de décrire tout ça ! Je le vois dans ma tête. Les oiseaux ont trois pattes, ils chantent du rap, les libellules sont plus grosses que dans Bernard et Bianca, ça sent le miel et les fleurs d’acacia.

Voilà, j’ai allumé mon ordi, ouvert un document Word tout neuf, fait craquer mes doigts. Je me suis préparé un café, je suis au chaud chez moi. C’est parti !

C’est parti, j’ai dit ! Je regarde l’écran fixement, il ne se passe rien. Mes doigts restent inertes, suspendus au-dessus du clavier. J’entends le tic-tac de la pendule qui égrène les secondes. On se concentre. Impossible. C’est pénible ce bruit. Tic, tac, tic, tac, tic, tac. Vous l’entendez, vous aussi ? Écoutez bien, je suis sûre qu’il y en a un là où vous êtes. Ah, vous voyez ? C’est agaçant, n’est-ce pas ? Il faut que j’arrange ça. Je monte souplement, enfin presque, sur une chaise et je décroche la pendule. Voilà, pile enlevée, non mais, c’est pas toi qui vas m’embêter ! C’est bon, là, vous n’entendez plus ? Allez, je descends, on s’y remet.

Une gorgée de café. Bon, donnez-moi cinq minutes, je bois tranquillement ma tasse et après je commence. J’aime pas trop le goût amer du breuvage. Mais ça devrait réveiller mes neurones. Enfin, il paraît. Allez, je commence par quoi ? « Il était une fois ? ». Non, ça ne va pas. C’est pas un conte de fées, c’est une histoire de guerre dans une nébuleuse inconnue. « Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… ». Oui, c’est ça l’idée. Mais ce n’est pas comme ça que commençait Star Wars ? Google. Vérification. Oui, c’est ça. Voilà maintenant que je plagie Georges Lucas ! Et puis j’ai dit dans le futur. « Dans longtemps, très longtemps, dans une galaxie lointaine ». Bof. Pas terrible. Le curseur clignote sur l’écran. On dirait qu’il attend. Il me regarde. Il se dit un truc du genre « Bon, alors, l’écrivain, tu la pisses ta première ligne ? ». Il se fiche de moi en fait. T’arrêtes de m’agresser, espèce de curseur mal élevé ? Fous-moi la paix !

Non, non, je ne vais pas m’énerver. Je vais y arriver. Si, si, vous allez voir, je vais y arriver ! J’ai une arme secrète. Je sors de mon tiroir un classeur marron, une formation sur l’écriture. « Désir d’écrire », elle s’appelle. Elle m’est venue de Suisse par l’entremise d’un facteur charmant. Je feuillette les pages ponctuées d’exemples, d’exercices et de conseils. Ah voilà. « La page blanche ». « Se créer un environnement familier ». C’est écrit là, vous voyez ? Bon sang mais c’est bien sûr, c’est ça le problème ! Je me suis bêtement assise à ma place habituelle, celle où je travaille, où je commande les courses, où je fais la comptabilité. Ça ne peut pas fonctionner. Je ne suis pas en condition. Je vais me faire mon petit coin d’écrivain. Un coin où je me sentirai bien. Tranquille. En confiance. Tant que je n’aurai pas ça, pas la peine de continuer.

*

Hello ! Toujours en forme ? Ça fait un moment déjà. Dix jours qu’on ne s’est pas parlé. Je sais, c’est long, mais ça y est ! Dans la cabane au fond du jardin (ah, non, ne me dites pas que ce coup-ci je plagie Francis Cabrel ou Laurent Gerra, j’y peux rien, moi, si c’est une cabane et qu’elle est au fond du jardin), j’ai installé un bureau blanc. Le modèle Malm de chez Ikea, vous voyez ? Peut-être que ça me donnera l’inspiration suédoise de Camilla Läckberg. Ou de Stieg Larsson. Mais bon, ça ne s’est pas très bien fini pour lui… Devant, un fauteuil bleu à roulettes, et dessus une lampe de bureau en métal brossé. J’ai accroché au mur une photo de Matthieu Ricard, enfin, une photo prise par Matthieu Ricard, hein, vous avez compris. Un monastère du Bhoutan émergeant des nuages. Magnifique. Si avec ça, l’inspiration ne vient pas !

Voilà, je m’installe. À nous deux le curseur clignotant ! J’inspire. Je me détends. Je ferme les yeux. Je convoque mon monde imaginaire. Un dragon se déploie dans le ciel. Le chef des mormuks revêt sa cape d’apparat. Ses esclaves se prosternent et sa mère n’en peut plus de joie. Une petite sorkette se faufile dans un coin de la pièce. Elle tient une fiole qui émet une lumière inquiétante. Le poison de la mandragore. Un soldat belfon surgit devant elle… Les personnages dansent dans ma tête. Ça foisonne. Je les vois s’agiter, je les entends discuter, je les sens s’énerver : « quand est-ce que tu vas nous coucher sur le papier ? ». Minute, papillon, je n’ai pas trouvé par où commencer. Faut dire, c’est le bordel aussi. Vous êtes nombreux, différents, comment vous voulez que je m’y retrouve ? Et qui entends-je, là, qui rit avec ces accents moqueurs ? C’est toi, le curseur ? Allez, vous tous, taisez-vous un peu, que je trouve un début.

Bon, il faut bien que je me rende à l’évidence, comme dirait la Blanche de Fort Boyard, « c’est un échec ». Trois heures que je suis enfermée dans la cabane au fond du jardin à contempler alternativement le curseur intermittent et le paysage du Bhoutan, et rien, nada, le néant. Très agaçant. Mais pas encore décourageant ! Je reprends mon classeur marron et me replonge dedans. Voilà. C’est ça. Exactement ça. L’histoire est dans ma tête mais ne veut pas s’écrire sur le papier. Enfin, papier, façon de parler. Je vais donc l’enregistrer ! Après ça sera facile, il me suffira de retranscrire. Ça me fera un premier jet. Ensuite, ça sera facile de l’améliorer ! Voilà, c’est décidé, demain je m’y mets.

*

Oui, bon, quand je dis demain… Vous êtes toujours là ? L’esprit alerte et l’œil vif ? Tant mieux. Cinq jours se sont écoulés. J’ai fait autre chose. Je suis partie loin de mes mormuks, de mes sorkettes et de mes belfons. Boulot. Supermarché. Picard surgelés. Je me suis un peu dispersée… Ça vous arrive parfois ? L’impression de partir à la dérive, de perdre le cap, de dépenser plein d’énergie et de temps dans des activités qui peuvent paraître futiles et vous éloignent du sens que vous voulez donner à votre vie ? Non ? Si ? Ah, vous me rassurez. Un peu. Mais aujourd’hui, c’est bon, j’y suis ! Joyeuse et décidée ! Et vous, prêts ? Allez, on y va. Je m’installe sur mon fauteuil bleu, devant le bureau blanc, et je jette un œil au Bhoutan. Je sors mon téléphone. Pas pour téléphoner, oui, oui, on en a déjà parlé. Application « dictaphone ». Micro ouvert. Inspiration…

Expiration… Rien n’est sorti. Pas un son. L’impression d’être sur un pont un élastique aux pieds avec la peur panique de sauter. Le cerveau sur off. Débranché. Plus de mormuks ou de dragons enflammés. Rien qu’une page blanche. Elle a sauté de l’ordi et est venue s’installer dans ma tête. Elle me poursuit. Me laissera-t-elle exprimer ce que je suis ? Créer des mondes et leur donner vie ? Serais-je un écrivain maudit ? Bon, ces considérations ne me mèneront à rien. Et ce n’est pas en me lamentant que je le commencerai, ce bouquin.

Allez, il y a forcément une solution. Je replonge le nez dans mon classeur marron. Voyons, voyons… Voilà, c’est ça ! J’aurais dû lire jusqu’au bout. Ordonner mes idées ! Il y en a trop dans ma tête. C’est un bazar inextricable. Il faut classer, ranger, organiser ! Un plan pour commencer. Et des fiches pour chaque personnage. Des descriptions des lieux et des paysages. Je pensais qu’il suffisait de poser les mains sur le clavier pour que l’inspiration vienne, mais ce n’est pas aussi simple que ça. Il faut que je sache où le récit doit aller. Sinon il va se perdre. Ou, plus probablement, ne même pas commencer. D’accord. Je vais discipliner mes idées et les poser sur le papier.

*

Bonjour à vous. J’ose à peine vous saluer. Pourtant je ne vous ai pas oublié. Vingt jours sont passés. Ça a été dur, mais j’y suis arrivé. Je m’installe dans la cabane au fond du jardin. Je dispose sur le bureau, de part et d’autre de l’ordinateur, les feuillets que j’ai noircis. Enfin, violettis, j’écris toujours en violet, c’est comme ça, c’est mon porte-bonheur. Il paraît que les écrivains ont des manies, et bien moi, j’ai celle-ci ! Ça me fait au moins une caractéristique d’écrivain… Une page par peuple. Une page par région. Une page pour chaque personnage important. Les mormuks sont grands, couverts de larges écailles dures et grises. Ils ont deux yeux noirs et un œil vert au milieu du front. Ils aiment se vêtir de manteaux longs ou de capes. Ils sont carnivores, monogames et apprécient la chasse. Particulièrement celle des bakthos à carapace molle… Enfin, vous voyez, quoi. Et puis, bien en face de moi, je dispose le plan. Ah, il m’en a pris du temps celui-là ! Il m’en a demandé de l’énergie ! J’en ai usé de l’encre violette ! Mais c’est bon, le déroulé de l’histoire est là. Vingt chapitres. Y’a plus qu’à.

Je commence à écrire. « Mük le Mormuk arpentait la forêt le nez aux aguets ». Une phrase. Pas terrible. Pas grave. Je continue. « De son œil vert il scrutait l’horizon. C’est qu’il se mettrait bien un baktho à carapace molle sous la dent ». Trois phrases. Non, je devrais commencer autrement. J’efface. Le curseur exaspérant se tient là, en début de page et me regarde en clignant de l’œil : « Alors, je croyais que tu avais trouvé la solution ? À ce rythme-là, dans trois ans je clignoterai toujours sur la première ligne comme un con ! ». Non, satané curseur, tu ne m’auras pas ! Pas cette fois ! Vite je jette à nouveau des mots sur le clavier. J’avance. Un peu péniblement. La page n’est plus blanche. Mais ce n’est pas encore ça. Je ne trouve pas l’élan. Je me plonge un moment dans les nuages du Bhoutan. Matthieu, toi qui écris tant, tu fais comment ? Je repense à son petit opus, « la citadelle des neiges ». Au voyage enchanté que j’ai fait dans les pas de Détchèn sur les contreforts de l’Himalaya. Aux émotions ressenties, à l’émerveillement dans mes yeux, au tremblement dans mes mains, aux larmes sur mes joues, à la joie dans mon cœur. Je ne dois pas me comparer, sinon je n’y arriverai pas. Ne pas viser l’excellence d’emblée, sinon mon clavier restera froid. Ne pas vouloir être la révélation de l’année, sinon aucun mot ne me viendra. Je sais tout ça. Mais je sais aussi qu’il manque quelque chose. Je le sens, reste à trouver quoi.

C’est pas normal, ça ! Dans un roman policier, en général, il y a trois pistes. Vous avez remarqué ça, vous aussi ? Une première piste qui s’avère être mauvaise, une deuxième qui n’est pas mieux, et la troisième qui est la bonne, alléluia ! Alors pourquoi pour moi ça ne marche pas ? Pourquoi au bout de trois pistes trouvées dans mon classeur marron et censées me débloquer, je reste toujours plantée là ?

*

Allez, tant pis, je laisse tomber pour l’instant. Je dois aller récupérer les enfants à Disneyland Paris. Je fourre l’ordi dans mon sac à dos et je roule jusqu’au pays de la mythique souris. Je suis en avance. Tiens, si je faisais un peu la touriste ? Je vais aller les attendre dans le hall d’un hôtel. Lequel ? Voyons, le New York, ça m’a l’air bien. Je franchis la gigantesque porte dorée. J’avance sur la moquette épaisse. J’arpente quelques couloirs à la recherche d’un coin tranquille. Des mots espagnols, italiens, anglais me parviennent. Et d’autres encore que je n’identifie pas. J’ai l’impression d’être très loin de chez moi. Ailleurs. Dans un endroit international indéfini. J’arrive à un endroit délimité par un long comptoir et de nombreuses plantes vertes. Un lounge, c’est ce qui est écrit. La lumière est tamisée. Une musique de fond un peu jazzy s’écoule du plafond. J’hésite un peu, ce n’est pas pour moi ce genre d’endroit. Allez, pour une fois ! Je m’assieds dans un vaste fauteuil d’un vert profond. Le velours est doux sous mes mains. Je m’enfonce un peu. Je commande un thé parfumé au nom prometteur de Nirvana. Je ferme à demi les yeux. Les conversations me parviennent assourdies. Tout est calme et hors du temps. Je hume le liquide ambré et fumant. Je retrouve Détchèn sur sa montagne du Bhoutan. Je savoure cet instant suspendu, le plaisir du moment présent.

Je sens quelque chose grandir en moi. Tout petit d’abord. Une fleur minuscule nichée au creux de mon estomac. Petit à petit elle se déploie. Je pense au nénuphar qui pousse dans le poumon de la Chloë de Boris Vian. Mais ma fleur à moi est belle, porteuse de joie et d’espoir, je le sens à sa chaleur qui se répand. Mes mains commencent à fourmiller. Une certaine impatience me fait taper du pied. Une envie, une nécessité. J’ouvre mon sac à la volée. J’en arrache l’ordi et l’allume en repoussant le thé. Écrire, rien ne pourra m’en empêcher ! J’ouvre le fichier, je tire la langue au curseur mal élevé et laisse mes mains voler.

« Ce matin-là, l’air vibrait d’une manière spéciale. C’était jour de fête au palais royal. Le prince des mormuks, Arridal, épousait Asphaë, la sœur de son rival. » Les mots s’alignent, s’enchaînent, se rapprochent, s’éloignent, s’enlacent et se délassent. Ils sonnent en une musique idéale. Le plan est clair dans ma tête, je sais où je vais. Chaque personnage, je le connais déjà, il a sa place et son destin. Pas d’hésitation, pas d’urgence, rien à réussir, juste être là. Et donner vie à ce que j’ai en moi. Je le sais maintenant, la solitude me bloquait. Le silence total. L’isolement. Le froid. Vous auriez envie d’écrire au fond d’un tombeau, vous ? Oui ? Non ? Pas moi ! Même un en forme de cabane au fond du jardin ! J’ai besoin de mouvement, de chaleur humaine autour de moi ! Besoin de me sentir appartenir à ce tout plus grand que moi ! Besoin de ressentir la vie qui fourmille et éclate de joie ! Alors, vous, je ne sais pas, mais moi, c’est décidé, je n’écrirai plus que dans les cafés ouatés !

 

Page blanche 

 

 

 

 

© Copyright Isabelle Roche – 2019 – Tous droits réservés
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