Aujourd’hui, j’ai envie de vous raconter cette soirée d’été où ma route a croisé pendant quelques instants celle d’un aimable jeune homme venu d’un autre continent. Juste pour vous dire que je suis heureuse de ne pas avoir détourné mes pas. Juste pour vous dire que dans chaque rencontre peut se cacher un espoir, une force, un éclairage pour son chemin. Juste pour vous dire que ces « autres » qui furent l’enfer sous la plume de Jean-Paul Sartre sont mon paradis chaque jour qui s’en vient…


 

Voilà, les enfants ont mangé et sont tranquillement installés pour la soirée, ordi, téléphone, télé, à chacun son activité. Bon, j’aimerais mieux livres ou jeux de société, ce serait plus conforme à ce qu’ils feraient si j’étais une mère parfaite soucieuse de l’avenir de leurs yeux, voire de leurs neurones, mais je me fais petit à petit à l’idée de ne pas être parfaite. Et ce soir, j’ai décidé de prendre un peu de temps pour moi. Alors tant pis s’ils traînent sur Youtube, après tout on y trouve bien des vidéos d’Einstein, Gandhi ou Cédric Villani. Ah vous ne croyez pas que c’est ce qu’ils vont regarder ? Bah, les paroles de Bigflo et Oli sont très instructives aussi…

Me voilà dehors. L’air est encore doux. Ce fut une belle journée de juillet, joyeuse et lumineuse. Je m’avance vers le quai. On entend le cliquetis des drisses de grand-voile qui heurtent doucement les mâts des embarcations alignées le long des pontons du port de plaisance, ondulant tranquillement dans la brise du soir. Je pose les mains sur le muret en granit rugueux et regarde la ville close. Vous connaissez Concarneau ? « Ville d’art et d’histoire » disent les panneaux. La ville bleue, qui aligne ses maisons le long de la baie de la forêt, magnifique endroit du Finistère, sur la côte sud de la Bretagne.

Je regarde la ville close donc. Cette avancée fortifiée dès le XIIIème siècle, où Vauban est venu mettre sa patte bien plus tard. Ces remparts abritant deux rues et de nombreux commerces qui grouillent de visiteurs en été. Un cadran solaire orne la muraille. « Tempus fugit velut umbra ». Le temps passe comme l’ombre… Combien de fois mes yeux se sont posés sur cette phrase ? Quasiment la seule que je sois maintenant capable de citer en latin… À gauche le port de pêche est calme. Le Jean-Pascal II se balance tranquillement. La Servane viendra décharger le fruit de ses chaluts un peu plus tard. La tour à glace ronronne, prête à alimenter les étals de la criée dès l’aube. Plus près, le Santa Maria arbore fièrement les dents de requin peintes sur sa coque, le Popeye allume le port de ses couleurs éclatantes et le gros Glenn II s’assoupit mollement contre ses pare-battages. Demain ils chargeront tous les trois leur flot de touristes et les promèneront de long en large dans la baie, leur feront découvrir les joies de la pêche en mer ou les déposeront sur le sable blanc caraïbe des îles Glénan (sans « s », oui, oui, c’est normal, c’est comme ça, pas de hurlement à la faute d’orthographe !). Pour l’instant ils se reposent…

Je pars à droite. Le long du port de plaisance. Les annexes bleues semblent amarrées là depuis des siècles, posant pour les photos, colorant joyeusement l’avant-plan des clichés du beffroi de pierre sombre. Plus loin la capitainerie. Le rituel de la consultation du bulletin de la météo marine. L’échelle de Beaufort (qui a pensé au fromage ? On avoue !) qui distille ses promesses de bords tirés à vive allure dans la bonne brise du lendemain. Un peu plus loin, juste après un massif d’agapanthes flamboyantes abrité par un vieux pin tordu, je m’assieds sur un banc, face à l’océan. Le banc rouge et usé du square des oubliés de l’île Saint-Paul. Vous les connaissez ? Non ? Forcément, vu qu’ils sont oubliés…

*

Mon esprit s’envole. Il plane au-dessus de l’océan Atlantique, contourne le Cap de Bonne-Espérance, un peu plus loin le Cap des Aiguilles, rejoint les eaux de l’océan Indien, plane encore un moment au-dessus de flots infiniment bleus et se pose en douceur sur un îlot perdu en forme de croissant, vestige d’un volcan dont la cheminée s’est écroulée il y a bien longtemps dans les vagues australes. L’île Saint-Paul. Pas très loin des Kerguelen. Vous savez, là où habite Hélène, si, si, celle de Dave ! Celle qu’il a rencontrée quelques années après Vanina…

Début mars 1930. Ils sont sept sur l’île. La campagne de pêche à la langouste a été bonne. Ils regardent s’éloigner l’Austral, navire appartenant à la société qui les emploie, les cales pleines. Il ramène cargaison, travailleurs et équipage vers la France. Eux resteront là pour surveiller et entretenir les équipements. Le bateau n’est plus qu’un point sur l’horizon. Pas grave, dans trois mois au plus tard un autre navire leur apportera du ravitaillement. Sept. Six hommes, cinq bretons et un malgache, et une femme. Louise est enceinte. Elle et Victor se sont mariés il y a peu de temps. Sûr qu’elle aurait préféré que l’enfant naisse ailleurs, mais avec la crise il faut bien prendre le travail qu’on veut bien vous donner. Les jours s’écoulent paisiblement. Louise donne naissance à une petite fille fin mars. Elle s’appellera Paule, comme l’île. Elle est mignonne. Pas embêtante. Le temps passe. Les yeux fixent le large. L’horizon reste vierge. Aucun navire n’apparaît. Heureusement, il reste encore ces boîtes de bœuf en gelée. Pas toutes en très bon état, mais on fera avec.

Fin mai la petite Paule s’éteint. Elle aura fait un passage bref et silencieux sur ce petit bout de terre. Et restera sans doute pour longtemps la seule enfant à y être née. L’angoisse monte chaque jour un peu plus. Les sept paires d’yeux n’en peuvent plus de scruter l’immensité vide de l’océan. Une boîte de bœuf en gelée. Une autre. Encore et encore. Et puis certains hommes commencent à voir leurs chevilles, puis leurs jambes, gonfler. Un liquide jaune commence à s’en écouler. Le gonflement progresse. Impossible de manger. Une soif intense commence à les tenailler. Le scorbut est installé. Le premier, Manuel est emporté. Puis François, qui ne reverra jamais Madagascar. Puis Victor qui laisse sa femme Louise éplorée. Un matin d’octobre Pierre n’en peut plus. La mer est démontée. Tant pis, peu importe, il embarque, peu importe pour où, peu importe comment, ça ne pourra être pire qu’ici, sur ce lambeau de terre où on les a oubliés. Jamais on ne le reverra.

Plus d’un mois passe encore. Le sentiment de solitude et d’abandon est immense. La folie guette. Pourtant un matin la proue d’un vieux navire apparaît. Il vient pour la nouvelle campagne de pêche à la langouste. L’air de rien. Comme si tout était normal. Il ne trouvera que 3 survivants : Louise, Julien et Louis. A la fin de la campagne, enfin ils regagneront la France. Ils continueront à vivre chichement. Jamais ils ne toucheront quoique ce soit. Certes la société a été jugée coupable pour cet abandon, mais au bout des 6 ans de procès, elle n’existait plus, la faillite étant passée par là… Je me lève de mon banc rouge et usé. De l’index, je vais caresser les lettres en relief de la plaque commémorative plantée face à la mer. Sous mes doigts chaque nom s’égrène : Louis, Victor, Louise, Paule, Julien, Manuel, Pierre, François…

*

Je reprends ma route. Le soleil commence à rougir l’horizon, là-bas, du côté de Beg-Meil. À ma gauche s’élève la longue façade de granit du Marinarium, abritant tant de recherches océanographiques d’importance. Des ossements de cétacé reposent parmi les fleurs. Un peu plus loin, je longe le nouveau centre nautique. Très chouette cet aménagement de l’ancienne criée. Se faufilant par les fenêtres de l’auberge de jeunesse, une odeur de cassoulet me parvient. Pas vraiment local… Des rires et un peu de musique s’écoulent jusqu’au quai. Quelques chaussettes et une combinaison de plongée sèchent sur le fil tendu au milieu de la petite cour. Quelques pas encore et c’est la crêperie Ti Clémentine qui déverse ses délicieux effluves de galettes de blé noir et de froment. Je caresse la patte du cormoran. Le grand cormoran en bronze sculpté par Jean Lemonnier. Le phare de la Croix veille. Je fais une halte sur le quai nul pour regarder le soleil flamboyer. Le quai nul. Drôle de nom, non ? Pourtant pas de second degré là-dedans, il faut bien le prendre au sens propre : ce quai est nul ! Construit pour abriter les bateaux, ceux qui accostaient là pour débarquer leurs sardines au plus proche de la criée et des conserveries, mais qui n’a jamais réussi à abriter quoique ce soit ! Erreur de construction mais beau point de vue sur la baie et joli plongeoir pour les jeunes gens téméraires. Enfin, téméraires davantage par la température de l’eau que par la hauteur du promontoire…

Je continue mon chemin le long de la mer. Les vagues viennent casser sur la cale. L’odeur d’algues est plus forte par ici. Quelques mètres encore et c’est sur le sable fin que la mer vient mourir dans le pétillement de milliers de petites bulles d’écume qui explosent dans le soir. Un jeune homme avance en sens inverse. Chemise beige clair, short assorti. Chaussures bateau. Élégant. La trentaine peut-être. L’air est doux. Je lui souris. Il me sourit. Je poursuis mon chemin. Je descends sur les rochers. Dans les anfractuosités, de mini mers intérieures se sont formées quand les flots se sont retirés. Des anémones déploient leurs tentacules autour de leur bouche ronde. Des bigorneaux avancent en brinqueballant de la coquille. Je perçois en approchant le mouvement furtif d’un poisson minuscule qui devra attendre la prochaine marée pour regagner le large. Dans la lumière crépusculaire, j’arrive encore à percevoir les sursauts des crevettes grises qui glissent entre les pierres et les coquilles d’huitres nacrées, si douces quand on les effleure du bout des doigts…

J’avise un rocher à peu près plat qui forme un genre de siège. Je m’y installe et sors de mon sac à dos le livre qui m’accompagne ces jours-ci. « La citadelle des neiges ». De Matthieu Ricard. Contemplant les reflets mauves de la mer qui s’étend à mes pieds, écoutant le sac et le ressac flirter avec les rochers, inspirant l’air au parfum iodé, frissonnant au contact de quelques embruns légers, goûtant sur mes lèvres d’infimes parcelles de sel marin par eux déposées, je m’apprête à quitter la côte bretonne pour rejoindre Détchèn sur les chemins du Bouthan. Déjà devant mes yeux la mer a laissé place à la neige. Les Glénan sont devenus des sommets himalayens. Les phares des temples colorés.

Soudain, j’entends un bruit derrière moi. Je me retourne. Un jeune homme en short clair progresse entre les rochers. Son pas n’est pas très assuré. Est-ce le même que tout à l’heure ? Mon esprit s’emballe. Il me suit ? Que veut-il ? Me draguer ? Vieux réflexe. Mais je suis bête, j’ai passé l’âge. Ou alors il est vraiment miro. Il approche. Il ne va pas venir me voir quand même. Y a-t-il un danger ? Peut-être que je devrais partir. Et s’il voulait m’agresser ? Il n’y a pas grand monde dehors, même s’il fait encore bon. Comment pourrais-je m’échapper ? Bah, la plage est à tout le monde, le mieux est que je me concentre sur mon livre. Il va juste passer.

Alors que je fixe ma page, lisant et relisant pour la énième fois la même phrase, j’entends une voix : « Bonsoir ». Euh. « Bonsoir ». « Je peux m’asseoir ? ». Il a l’air gentil. Deux voix se répondent dans ma tête « Tu ne le connais pas, dis non ». « Il a juste besoin de compagnie ». « Tu es venue pour lire, pas pour discuter ». « Il y a toujours du bon dans les rencontres ». Je me pousse un peu et lui laisse une petite place sur mon rocher. Il s’assied, à moitié dans le vide. « Merci, enchanté ».

*

Son prénom, il me l’a dit, je l’ai oublié. Sa tenue s’explique : il est marin. A bord du Rais Bargach, un bateau de la Marine Royale Marocaine. C’est vrai, je l’ai vu ces derniers jours tout au fond du port. En escale au chantier naval Piriou. Pour une opération de maintenance. Il marche bien ce chantier naval. Plus de 400 navires de toutes sortes sont sortis de ses hangars métalliques. Un flux permanent de bateaux s’y font entretenir, rénover, repeindre. De nombreux appartiennent à l’armée française. Avec des noms d’animaux sauvages ou de fleurs. Du « Jaguar » à la « Glycine ». Du « Guépard » à l’« Églantine ». Également des bâtiments de l’Ifremer. Et l’immense sablier « Côtes de Bretagne » qui vient lui aussi poser de temps en temps sa masse imposante à l’entrée du Moros. Et quand c’est le tour du Belem, le port est en fête pour accueillir l’emblématique trois-mâts qui parade toutes voiles dehors.

Je questionne le marin. Parce que, de moi, que dirais-je ? Pas grand-chose d’intéressant sans doute. Parce que découvrir un nouvel univers, c’est enrichissant. Parce qu’écouter, inviter l’autre à se livrer, aider à donner une forme aux images et aux pensées, c’est quand même mon truc quelque part. Quand je n’ai pas préféré me cacher dans mon terrier… Ce qui n’est pas le cas ce soir…

Les minutes défilent. Je me retrouve à bord du bâtiment militaire marocain. Secteur des transmissions. Les différents appareils qui donnent des tas d’informations. Les flashes, les bips, les crachotements. Le jeune marin qui parle de son métier avec entrain. Il raconte les quarts. Les couchettes inconfortables. Les repas pris en commun dans les rires gras. Les jeux de carte quand le sommeil ne vient pas. Les escales où il s’ennuie, n’aimant pas trop les bars. Puis on accoste à Casablanca. Là-bas, plus loin, au bord du même océan. Le port militaire, la plage immense, le projet de Marina. Le monde dans les rues, les immeubles, les voitures, le tramway et l’incroyable mosquée qui semble posée sur l’eau. Il dit son amour pour sa mère, le manque qu’il a d’elle, la beauté de sa sœur et la chaleur de leur petite maison. Il dit son envie de construire sa vie à lui. Après l’armée. L’armée c’est pour l’argent, pour nourrir la famille. Après il fera ce qui lui plaît vraiment. Après il aura une belle vie. Après il sera vraiment lui. Il ouvrira un restaurant. Peut-être qu’il viendra apprendre en France, parce qu’en France on sait cuisiner, n’est-ce pas ? Ce sera chez lui. Il fera ce qu’il voudra. Il prendra soin des clients. Je m’attable avec lui. On est bien là dans les odeurs d’épices et les parfums d’orient…

*

Il fait quasiment nuit maintenant. La brise est plus marquée. Mon dos commence à envoyer des avertissements. Pas question de rester encore assise là longtemps. Je regarde l’océan. Mon voisin également. La chaleur et les lumières de Casa se dissolvent dans la fraîcheur du soir. « Cet endroit est très beau » dit-il. « C’est pour moi le plus beau du monde » acquiescé-je. « Un endroit parfait pour écrire un livre » conclut-il en se levant.

Je le vois s’éloigner en direction du couchant. Fantôme élégant et mystérieux se désagrégeant dans l’ombre vespérale. Je reste encore quelques minutes interdite sur mon rocher. Comment a-t-il su ? Je n’ai rien dit de moi. Comment a-t-il vu que mon désir le plus profond était celui-là ? Est-il venu jusque-là juste pour me dire ça ? Était-il seulement là ?

*

Le jour se lève sur Concarneau. Sur le balcon, une tasse de thé fumante à la main, je regarde la mer. Là, à quelques encablures de moi, un bâtiment fin et racé double la balise du Cochon. Gris clair. Le nombre 318 tatoué en gros chiffres noirs sur la coque. Le Rais Bargach s’en va. Le marin rentre chez lui, dans la chaleur de Casablanca. Bientôt le bateau n’est plus qu’une vague forme qui contourne les Glénan et se dessine en ombre chinoise sur l’horizon. J’ai fini mon thé. Je sors mon carnet Moleskine d’un bleu vert couleur de mer et je m’assieds à mon bureau. C’est décidé, cette journée de juillet qui commence sera la première de ma nouvelle vie d’écrivain. Et ma première dédicace sera pour un marin. Qui sait, peut-être un marin marocain ?

 

Moleskine

 

© Copyright Isabelle Roche – 2018 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

 

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