8h08. Bon sang, vite, le RER passe à 12. Je sens la sueur qui coule dans mon dos. Je déteste ça, transpirer dès le matin dans mon chemisier propre. Il fait pourtant froid, des hordes de doudounes colorées s’agitent autour de moi. Il faut que j’accélère. Avec ces chaussures, c’est pas facile. Bon sang, je devrais mettre des baskets, tant pis s’ils ne sont pas contents au boulot. Ah mais où j’ai mis ce satané ticket ? « Train en approche ». Les mots clignotent de plus en plus vite sur l’écran comme pour ajouter à l’urgence. Et tous ces gens qui traînent devant moi. Poussez-vous bande de mollassons ! Mes talons claquent sur les marches de l’escalier qui mène au quai. Le nez du RER apparaît dans la gueule sombre du tunnel. ZITA. Sonnerie des portes. Je monte. Je tasse un peu. Y’a de la place dans le couloir, poussez-vous un peu bande de nazes ! Mais pourquoi il ne redémarre pas ce crétin de RER. Forcément y’a de plus en plus de monde. Pas question de sortir un bouquin, je ne peux même plus me gratter le front, coincée entre un attaché-case et un sac à dos élimé. Pourtant je sens la sueur qui perle à la racine de mes cheveux. Respirer…

Sonnerie. Les portes s’ouvrent. Je m’insère dans la file qui gravit péniblement l’escalier chargé de ramener la meute à la surface. Des personnes courbées, entraînées vers le sol par le poids de leurs soucis, ou de leur ennui. Des individus tressautants, qui s’agacent des précieuses secondes qu’ils laissent filer contre leur gré. Des bouches affaissées, des regards fuyants, des fronts plissés. La foule se répand sur le trottoir. Il pleut un peu maintenant. La sueur a laissé place à une traînée glacée dans mon dos. 8h55. Aïe. J’ai réunion à 9h. J’accélère. Mes mollets crient à chaque pas. J’arrive à doubler quelques dos ronds traînant derrière eux leur cartable comme un boulet. Manteaux gris, imperméables marron, vestes noires. Les doudounes de couleur ne sont pas venues jusqu’à ce quartier d’affaires. Portillon, badge, ascenseur. Je jette mon manteau sur ma chaise et cours jusqu’à la salle de conférence. Ils sont tous là. Bonjour, bonjour, oui, le week-end était sympa, quel temps de chien, bon, on y va ? Respirer…

Les sujets s’enchaînent. Un incident informatique qui a paralysé les agences ce week-end ? Trouvez-moi qui a fait l’erreur. Si c’est un externe, on le vire. Et on en retrouve un meilleur. Et moins cher. Les utilisateurs ne sont pas contents de la dernière modification du programme de gestion des contrats ? Ils n’ont qu’à trouver le budget, nous, on fait avec ce qu’on a, tant pis s’ils râlent. On s’en fout. Le directeur du service Finances s’est fait virer ? Ah ben c’est pas trop tôt, il était nul celui-là ! Pourvu qu’il n’ait pas eu d’indemnités. L’enveloppe d’augmentations a baissé cette année ? Oui, ben vous ferez avec. Il faut servir une croissance à deux chiffres des dividendes des actionnaires, alors on ne peut pas avoir plus. Les assistantes sont contrariées parce qu’elles sont quatre dans un bureau plus petit que celui où elles n’étaient que deux avant ? Elles nous emmerdent celles-là, jamais contentes… Respirer…

Voilà c’est terminé. Les ordinateurs portables se referment, les smartphones glissent dans les poches, les chaises raclent le sol, les dos se déplient, les soupirs essayent de se faire discrets. Chacun part de son côté, un peu voûté, toujours pressé. Je m’assieds à mon bureau. Open space. Je regarde l’enfilade de box devant moi. Le ciel gris par la fenêtre. La pile de dossiers à ma droite. Rien d’autre. Puisqu’on n’a plus le droit d’avoir des affaires personnelles. Plus de photos des enfants, plus de presse-papiers en forme d’éléphant, plus de peluche souriant de toutes ses dents. Pour rentabiliser. Pour que quand t’es pas là un autre cul puisse se poser sur ton siège sans avoir l’impression d’être chez quelqu’un d’autre. Je regarde vers la gauche. Un canapé. Gris. Une machine à café. Une photo avec trois galets empilés. La bonne conscience qu’ils se sont donnée pour pouvoir amputer notre espace de travail. Respirer…

Power on. Ronronnement de l’ordinateur. Mot de passe. Écran d’accueil. « Bienvenue ». Tu parles. J’ouvre ma boîte mail. Je visse mon casque sur les oreilles. Je n’en ai pas besoin, mais au moins personne ne viendra me parler. Des infos de la cantine. Il y aura un repas mexicain jeudi, tant mieux. Un dossier en retard. Je fais suivre et je classe. Une question. Je fais suivre et je classe. Une invitation pour une conférence sur l’évolution du stockage. Bof. Je verrai plus tard. Une convocation en réunion. Comité qualité. Acceptée. Une autre. Comité sécurité. Acceptée. Encore une. Comité conformité. Acceptée. Je regarde les dossiers. Je devrais en prendre un. Pas envie. Le boulot m’ennuie, les gens m’ennuient, la vie m’ennuie. Je regarde de nouveau à gauche. Canapé, machine à café. Respirer ?

*

Bloup bloup, le liquide presque noir s’écoule dans le gobelet en carton. Avant j’avais ma tasse, jolie, avec un panda noir et blanc (forcément). Trop personnel. Carton. Je récupère le breuvage et m’approche de la fenêtre. Une pluie fine tombe toujours. Je devine qu’elle est glacée. Quelques parapluies passent. Noirs. Gris. Au coin de la rue, il y a des travaux. Barrières jaunes. Bonnets rouges. Blousons bleus. Pelleteuse orange. Tuyaux verts. Ça ne vaut pas des fleurs, mais ça met un peu de couleur. Toujours ça. Je porte le gobelet à mes lèvres. La vapeur caresse mon nez. Le goût un peu amer se répand sur ma langue. Je sens le liquide descendre le long de mon œsophage. Il est brûlant. Il s’arrête là, au creux de mon estomac. Comme un chat tout chaud lové en boule. Réconfortant. Une gorgée encore. L’espace autour de moi commence à onduler, les sons se distordent, le sol semble trembler. Je ferme les yeux…

Une douce chaleur inonde mon visage. La lumière se fait plus vive derrière mes paupières closes. Une légère brise soulève mes cheveux. Des notes d’iode et de goémon me parviennent comme portées par le vent. J’inspire doucement. Une vague se meurt en douceur sur une plage, faisant monter le bruit léger et pétillant de milliers de bulles qui éclatent. Le cri d’un goéland. Le plongeon d’une sterne. Le pépiement d’un tournepierre. L’impression d’être chez moi. Au moment juste, au bon endroit.

J’ouvre doucement les yeux. Le gobelet est toujours dans ma main. La machine à café attend le prochain client. L’espace me paraît plus vaste. Le canapé gris a laissé la place à d’étranges coussins arrondis aux couleurs pastel. Le mauve m’appelle. Je me pose dessus. Aussitôt il se déforme, m’absorbe, se conforme à mes formes. Une douce chaleur se transmet à mon corps. Une musique céleste envahit ma tête, sans que je sache d’où elle vient. Le duo des fleurs, Lakmé, un de mes airs préférés. Au bout de quelques minutes, je me sens ressourcée, emplie tout à la fois de sérénité et de vitalité. Le siège se détend et m’invite à me lever.

Je me dirige vers mon espace de travail. Il n’y a pas de murs pourtant je me déplace dans un couloir lumineux. Il semble guider mes pas. Une personne arrive face à moi. Je regarde sa silhouette approcher. Elle a un truc bizarre, non ? Est-ce son dos droit ? Son allure décontractée ? Le calme de son pas ? Ses vêtements colorés ? Oui, c’est peut-être ça… Arrivée à ma hauteur, l’évidence me frappe de plein fouet, je sais ce qu’elle a : elle affiche de la joie !

Me voilà à ma place. La première chose que je vois, c’est mon nom. Pas sur la porte, il n’y en a pas. Il flotte à hauteur de mes yeux, dans un scintillement violet, marrant, c’est ma couleur de prédilection… Un siège de la même couleur se tourne vers moi. Je m’y installe. L’air frémit un instant. Un bureau de bois clair se matérialise. Un bouquet de lilas embaume l’atmosphère. Tiens, ma fleur préférée. Suspendue un peu plus loin, une image de mes enfants semble flotter. Je la regarde de plus près : elle est animée ! Comme à Poudlard les personnages d’Harry Potter qui gesticulent dans les cadres qui ornent les escaliers. Je regarde leur sourire s’élargir et leurs yeux pétiller. Je tends la main pour les toucher. Je sens leur chaleur me porter. Face à moi, un écran est allumé. J’y vois l’écume des vagues mousser, les sternes plonger, les goélands planer, les cirrus blancs s’étirer et au milieu, les lettres du mot « bienvenue » danser. Je dis merci, c’est étrange peut-être, mais je me sens accueillie, ce mot qui virevolte a comme des accents de sincérité.

Je regarde à ma droite le tas de dossiers à traiter. J’esquisse un geste de la main et le premier vient se poser devant moi. Il s’ouvre. Je ne vois pas la feuille habituelle de réclamation avec les cases cochées, les éléments à traiter surlignés, les tampons et les paraphes apposés. Devant mes yeux, un hologramme se déploie doucement. Pas très grand. Une trentaine de centimètres à peine. C’est un homme. Il me regarde. Il semble interrogatif. Embêté. Un peu contrarié. Je l’observe un moment onduler. Soudain, une évidence explose dans mon cerveau : c’est le client ! Je prends le papier holographique qu’il me tend. « En traitant ce dossier, vous allez me permettre de rouvrir mon commerce de fleurs et ainsi je pourrai cesser de m’angoisser pour mon avenir et celui de ma famille. Je retrouverai un sommeil serein ». Ça alors ! Ce que je fais aurait donc un sens ? Je m’empresse de cliquer les endroits convenables et de faire progresser le dossier de l’homme dans le workflow qui le mènera jusqu’au paiement de son dû. Je lève un doigt, le dossier suivant arrive. Une femme s’en élève. J’entends un murmure « S’il vous plaît, donnez suite à ma demande pour que ma mère puisse obtenir un robot assistant, elle est trop dépendante pour s’occuper d’elle seule, et je suis si fatiguée ». Aurais-je réellement une utilité ? Les dossiers ne sont-ils pas uniquement des lettres et des chiffres alignés ? Je me dépêche de faire ce qu’il faut pour que cette dame et sa mère soient soulagées. Les dossiers s’enchaînent sans que je les sente me peser.

Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé. Je lève la main en direction de la pile de dossiers qui a bien diminué, mais le dossier suivant ne bouge pas. Je le regarde, intriguée. Mince, je pensais avoir compris comment ça fonctionnait, mais là je sèche. Progressivement, la lumière se fait tamisée dans mon cocon de travail. L’écran se met en veille. Une musique délicate me parvient. Des sons cristallins, des notes éthérées, le pincement d’une corde de harpe, le murmure d’une eau libre, le tintement d’une clochette, le chant d’un oiseau, le frémissement d’une ramure. Je sens comme des mains me parcourir le dos, me masser les épaules, faire bouger mes muscles et jouer mes tendons. Il n’y a pourtant personne autour de moi. Je me laisse aller à ce moment de détente avant de reprendre le fil de mon travail.

Au bout d’un moment, je commence à me sentir un peu seule dans ma bulle. Je discuterais bien quelques minutes avec quelqu’un. À peine ai-je eu le temps de laisser cette idée éclater à la surface de ma conscience que l’espace semble s’élargir. Il englobe maintenant toutes les personnes qui sont autour de moi. Je perçois des voix, des rires, un léger brouhaha. Une jeune femme s’avance d’un pas tranquille. Il ne me semble pas la connaître et pourtant j’ai l’impression qu’elle appartient au cercle de mes amis. La conversation s’engage naturellement, comme si elle reprenait après une brève interruption seulement. Pas de plainte, de critique, on parle des enfants, des amis, de la joie d’être en vie, du sens de ce qu’on fait ici, du plaisir de goûter l’instant présent.

Alors qu’elle repart et que je me rassieds dans mon confortable siège violet, un tintement attire mon attention : c’est l’heure de la réunion hebdomadaire du service. Je suis la lumière au sol qui me guide vers le lieu où elle se tient. J’entre dans une salle aux murs clairs. Je prends place sur l’un des coussins moelleux disposés sur le sol. Aussitôt celui-ci se déforme pour me permettre d’adopter la position la plus confortable pour moi. Je salue les personnes qui sont déjà là. Elles me sourient. Quelques autres personnes arrivent à leur tour. Entrée en matière : « Bonjour à tous, je suis heureuse de vous retrouver aujourd’hui. Comme vous le savez, cette réunion a pour but d’échanger sur nos activités. Elle est importante pour moi parce que notre mission est d’aider nos clients, de leur offrir un service le plus proche possible de leurs besoins et que pour que ça marche il faut que chacun d’entre vous se sente bien ici. Vous avez tous des sujets de prédilections, des domaines d’expertise, quelque chose à apporter aux autres et au bien-être commun ». Mmmmm… Je sens quelque chose qui hésite dans mon cerveau. Une balance qui regarde ses deux plateaux en équilibre et se demande vers quel côté pencher. Des réminiscences d’une vie ancienne me parviennent. J’ai déjà entendu des mots semblables et il me semble bien que je n’y croyais pas. Qu’ils faisaient monter en moi un sourire ironique, un rire jaune, voire une colère blanche. Pourtant je ne perçois rien de tout ça au fond de moi. J’ai envie de croire à l’authenticité du regard et à la sincérité des mots. Les sujets s’enchaînent. Un incident informatique ? Réfléchissons à ce qu’on peut faire pour aider. Le fils d’un collègue malade ? Partageons quelques jours de congé. Un message de félicitation d’un client ? N’oublions pas de le remercier. Et de le partager. Un collaborateur qui s’ennuie ? Voyons quelle tâche différente on peut lui donner. Pour finir, tour de coussins : « Cette réunion vous a-t-elle convenu ? Comment pourrait-on l’améliorer ? Merci et bonne journée ! ».

*

Le soir est arrivé. Mon écran me salue et s’éteint. Je prends mon sac et laisse se dissoudre mon espace privé. D’autres personnes se lèvent autour de moi. Je les suis dans le couloir qui s’est matérialisé. L’une parle de sa soirée à venir, l’autre des clients qu’elle a pu aider, la troisième d’un élan de solidarité. Dehors, l’air est frais et parfumé. Des parterres de fleurs colorées sont artistiquement disséminés. Pas de klaxon, pas de moteur, pas de cri, pas de fumée… Oui, ce sont bien des oiseaux que j’entends chanter. Je prends place dans un véhicule en forme d’œuf qui semble flotter. D’un geste de la main je lui indique où je veux aller et je me laisse emporter. Au fond de mon sac, je sens quelque chose vibrer. J’y plonge la main. J’en retire un petit objet de forme oblongue, d’un rose tendre et irisé. Je le regarde de plus près : on dirait un lotus fermé.

Sur le premier pétale, les mots « Environnement de travail » clignotent. Je pense à mon espace, l’impression de sécurité, les lilas qui embaument et les enfants qui sourient et se balancent au son de ma musique préférée. Un sentiment de paix et de bien-être. Oui, mon environnement de travail me satisfait. Le pétale s’ouvre. Un deuxième apparaît : « Relations ». Je pense à Karine, Dominique, Benoît, Pierre, Ethan, Lola, Hubert, Svetlana, toutes ces personnes avec qui j’ai échangé un mot, une phrase, partagé une conversation aujourd’hui. C’est agréable d’avoir du monde autour de soi. Je regarde ma bulle-train et l’image lointaine d’un RER bondé me parvient. Des sensations désagréables de suffocation par manque d’espace, des mots d’exaspération, des pieds écrasés et des odeurs étrangères. Mais parfois un regard croisé, un sourire attrapé. Pas de nostalgie, pas vraiment, mais le sentiment de l’importance des rencontres, même éphémères. Et la satisfaction de pouvoir échanger tous les jours au travail, de ne pas être isolée. Oui, mes relations au travail me satisfont. Dans ma main, le pétale du lotus s’ouvre. Le suivant s’appelle « Utilité ». Les clients que j’ai pu aider défilent devant mes yeux, un sourire aux lèvres. Le collègue au problème duquel j’ai contribué à apporter une solution passe à son tour. Oui, je crois que j’ai pu être utile aujourd’hui. Pétale qui s’ouvre. Apparition du suivant : « Reconnaissance ». Oui, aujourd’hui Jules m’a félicitée pendant la réunion, j’ai reçu quelques mails aimables de clients, Caroline m’a exprimé sa gratitude pour l’avoir écoutée. Les pétales se déploient tour à tour : « Autonomie », « Responsabilités », « Contenu du travail », « Politique de l’entreprise », « Utilisation des compétences », « Confiance », « Épanouissement personnel », « Sens du travail », … D’une vie ancienne remonte Herzberg et sa théorie des facteurs de motivation au travail. Certains qui provoquent l’insatisfaction s’ils ne sont pas remplis, d’autres qui provoquent la satisfaction s’ils sont là. Et j’observe au creux de ma main tout ce qui fait que je me sens bien dans mon emploi, que demain j’irai le sourire aux lèvres et le cœur en joie… Alors que le dernier pétale, orné des mots « Équilibre vie personnelle / vie professionnelle » se déroule, mon véhicule autonome ralentit. Dans un léger soupir, les parois s’effacent et me déposent sur le sol.

J’inspire l’air frais du soir. De quoi ai-je besoin là maintenant ? De nature je crois. Un bref instant l’air scintille autour de moi. L’image d’une vieille série sur un écran antique, quand même plus cathodique, mais pas non plus 5K, me revient. Une femme en blanc claque des doigts et des milliers de petites étoiles s’égrènent en une pluie argentée. Géraldine ? Augustine ? Gwendoline ? Marceline ? Joséphine ? Je ne sais plus. Le souvenir se dissipe et j’avance sur le chemin qui s’est ouvert devant moi. Sablonneux, doux sous mes pas. A ma droite un étang calme sur lequel flottent quelques nénuphars. Au loin une île peuplée d’oiseaux. A ma gauche des iris, des roses et du muguet. Des arbres. Un écureuil qui saute de branche en branche. Un parfum léger, une lumière dorée. J’arrive devant un chêne. L’écorce est crevassée. Sèche. J’avance la main. Elle est rugueuse au toucher. Je m’approche et enlace le géant. Je me colle à son tronc. Je sens une énergie puissante monter en moi, accompagnée d’une grande sérénité. Je m’assieds à son pied. Je reste là, tranquille. Je pense à Saint Louis et à Siddhartha Gautama, assis sous l’arbre de la sagesse et de la connaissance. Je me laisse aller à une douce rêverie en leur compagnie. Un oiseau de paradis m’apporte un thé fumant. Les parfums de cannelle, d’hibiscus et de violette inondent mon visage. Une gorgée. La chaleur descend et vient se nicher au creux de mon estomac. Une autre encore. L’espace autour de moi commence à onduler, les sons se distordent, le sol semble trembler…

*

Je suis devant chez moi. Où ai-je donc mis mes clés ? Je fouille dans mon sac plein de papiers. Une voiture passe en trombe. Elle m’éclabousse. Au loin j’entends des sirènes de pompiers. Un chien aboie, une alarme sonne. La pluie s’insinue dans mon cou. Je finis par ouvrir la porte. Je regarde l’étalage de chaussures dans l’entrée. Je vois la poussière dans l’escalier. Les carreaux qu’il faudrait nettoyer, le frigo pas très plein et le tapis usé. Un peu découragée, je jette mon sac sur le plancher. Son contenu se répand sur le sol. Entre deux dossiers et un paquet de gâteaux écrasés, j’aperçois un ovale irisé. Je le prends délicatement. Une fleur de lotus desséchée. Des souvenirs flous passent dans mon cerveau. Des valeurs qui dansent, elles semblent satisfaites. Un travail gratifiant. Un sentiment d’utilité. Des gens reconnaissants. Un sens à mon activité. Serait-ce possible ? L’ai-je seulement rêvé ? Que pourrais-je bien changer pour y arriver ? Davantage écouter ? Davantage échanger ? Proposer d’aider ? Peu à peu, je prends conscience que si je rentre contrariée du travail, s’il ne répond pas à mes attentes, si je me sens frustrée, plutôt qu’accuser sans cesse les autres ou de voir ça comme une fatalité, je peux peut-être moi-même contribuer à l’améliorer. Apporter ma pierre à l’édifice. Sans me décourager. Comme le colibri apporte sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie. Faire ma part, comme dit Pierre Rabhi.

Tandis que je réfléchis à la toute première petite chose que je pourrais modifier, peut-être déjà sourire à mon arrivée, la porte de l’entrée s’ouvre à la volée. Six nouvelles chaussures viennent à leur tour s’entasser. J’ouvre les bras, trois petites têtes viennent se nicher. Les mots fusent, se bousculent, ils ont chacun quelque chose à raconter. L’école, les copains, la maîtresse, la cantine et la récré. J’écoute, j’acquiesce, je questionne, je reçois et je donne. Je m’enivre de leurs mots, de leur odeur, de leur chaleur. Je distribue des baisers. Puis je referme mes bras, presse les petits corps contre mon cœur. Dans aucun autre monde, dans aucun autre temps, dans aucun autre espace cet amour-là sera meilleur. Ma vie est pleine de comportements à améliorer, pleine de rancœurs à abandonner, pleine de pensées à pacifier, plein d’échanges à initier, pleine de chemins à explorer, mais cet amour-là, non, non, pas question de le changer !

 

Café couleur

 

© Copyright Isabelle Roche – 2018 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

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