Quelques mètres encore face à la pente, quelques traces de pattes sur la neige vierge, un loup peut-être. Et soudain, l’horizon s’ouvre. Col de la Loze. 2304 mètres. C’est ce que proclame la pancarte accrochée au vélo rouge et blanc planté là, rappelant que ce col est depuis quelques années l’un des passages de prédilection du Tour de France. Je m’avance. J’inspire lentement, puis j’expire de même, pour calmer mon cœur un peu affolé par l’oxygène légèrement plus rare. Oh, pas grand-chose. À peine une sensation. Mon regard se dirige tout d’abord vers la gauche. Dominant le décor de sa masse imposante au sommet arrondi, le Mont-Blanc est adossé au ciel d’un bleu profond. Une brise légère soulève mes cheveux. Pas un frémissement sur ma peau. Le soleil généreux inonde le paysage immaculé. L’air paraît léger, il fait bon en cette fin de matinée. Je parcours la ligne d’horizon, suivant les arêtes, les pics et les cols enneigés. Je fais durer le plaisir. Je sais qu’elle est là.

Panorama hivernal depuis le col de la Loze avec le vélo, le Mont-Blanc et les sommets de la Vanoise au loin

Un clignement de paupières et elle est devant moi. Bordée par son glacier luisant, dominant la Vanoise, figurant avec la pointe voisine deux petites oreilles de chat. La Grande Casse. Où que je sois au milieu des montagnes, elle attire mon regard comme un aimant. Un repère. Une infaillible présence. Une amie de pierre et de glace. Tandis que je m’abîme dans la contemplation de sa majestueuse allure, une petite voix résonne en moi. Une voix d’enfant, une voix d’avant. Celle qui pose cette question de cours de récréation : « Et toi, tu préfères la mer ou la montagne ? »

Je ferme les yeux. Des images d’océan envahissent ma tête. Le vaste horizon rectiligne, où se distinguent parfois les silhouettes plates de quelques îles, les couleurs changeantes, les vagues tantôt discrètes et chuchotant à peine, tantôt déchaînées et frappant la côte avec violence dans des éclats d’écume. L’odeur des algues, les embruns sur les joues, le sel sur les lèvres. Je m’assieds en pensée sur un rocher rugueux. Les flots agités me parlent d’impermanence. La vague qui vient mourir à mes pieds me dit qu’elle ne vit qu’une seule fois, que l’instant est passé et ne reviendra pas. Les gouttes s’assembleront de nouveau, mais jamais en une vague identique. Le changement est partout et aucun poing serré ne peut le retenir.

Je rouvre les yeux. La montagne me regarde, immobile, imposante. La première fois que je l’ai vue, je m’en souviens nettement, c’était il y a plus de trente ans. Même forme, même lieu, mêmes roches pointant vers le ciel. Chaque année, je l’ai retrouvée, identique, indifférente au temps qui passe. Avec plus ou moins de glace, plus ou moins de neige peut-être, mais toujours la même. Elle est née il y a des millions d’années. Elle disparaîtra un jour, à force d’érosion. Un jour où probablement les hommes auront depuis longtemps déserté la Terre. Elle me plonge dans un vertige temporel, me montre la poussière de temps que représente mon existence. Et, sous son aile protectrice, stable et rassurante, elle m’engage en silence à vivre celle-ci pleinement.

J’inspire l’air pur des cimes, et réponds à l’enfant : je les aime toutes les deux tout autant. L’une m’invite au voyage, au mouvement, à bouger, à changer, à la suivre en vivant en conscience chaque moment. L’autre me plonge en moi-même, me propose un voyage différent dans les profondeurs du temps. Et me confie tout bas qu’il me faut, protégée par son ombre, savourer mon passage ici-bas. Ensemble, d’une même voix, elles me disent de vivre chaque instant pour ne pas regretter. De vivre chaque instant en donnant tout de moi.

Vélo du col de la Loze devant les sommets enneigés des Alpes, dont La Grande Casse, par grand ciel bleu

© Copyright Isabelle Anne Roche – 2026 – Tous droits réservés
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