Les contes, les histoires inspirantes, les récits initiatiques, peu importe comment on les appelle, sont pour moi une grande source d’inspiration et de motivation. J’en ai lu beaucoup et j’en lis toujours. À travers quelques mots, quelques images bien choisies, ils constituent souvent le point de départ d’un cheminement intérieur.
L’un d’entre eux, bien connu, trottait depuis quelque temps dans un coin de ma tête. Celui de deux hommes dans une chambre d’hôpital et d’une fenêtre. Mais je n’aimais pas trop la fin. Et puis, parce que leur dernier film, « Monsieur Aznavour »[i], m’avait emballée, j’ai décidé de regarder les films précédents de cet artiste que j’aime beaucoup, Grand Corps Malade et de son comparse Mehdi Idir. Bien installée dans mon canapé, j’ai visionné « Patients »[ii].
Et au fil des images, les histoires se sont mélangées. C’est ainsi qu’est née l’histoire de Fabio, pensionnaire malgré lui de la Chambre 117, vue océan. Bonne lecture !
Le soleil brille sur la côte basque, faisant miroiter l’océan de ces reflets typiques qui lui valent parfois le nom de « côte d’argent ». Ce n’est pas encore le printemps, mais les ajoncs déjà en fleurs embaument l’air matinal. Sur la route de la corniche, quelque part entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, une ambulance est arrêtée devant un établissement hospitalier. Non loin de là, bien caché dans les fourrés, un passereau, probablement une mésange, fait entendre son chant léger. Deux hommes tout de blanc vêtus poussent vers l’intérieur du bâtiment un brancard sur lequel un jeune homme est allongé.
– Tu vas voir, Fabio, tu vas être bien ici. Ils vont te remettre sur pied.
– Très drôle.
– Mais si, tu vas voir, bientôt tu pourras de nouveau marcher.
– C’est ça…
Après plusieurs couloirs, un ascenseur et un peu d’attente à un comptoir, l’équipage franchit une dernière porte.
– Fin du voyage ! Chambre 117. Te voilà dans tes nouveaux appartements !
Les deux hommes positionnent le brancard le long d’un lit médicalisé puis se placent de chaque côté.
– À trois. Un… Deux… Trois !
Le jeune homme est brièvement soulevé dans les airs puis déposé sur le lit.
– Allez, on te laisse, Marc va prendre le relais. Agur Fabio !
Pour toute réponse, celui-ci détourne les yeux. Il se rend alors compte qu’à sa gauche, sur un lit semblable au sien, se trouve un homme. Appuyé sur son coude droit, il l’observe. Le premier réflexe de Fabio est de se détourner, envie de voir personne, mais il peut juste relever les yeux et les poser sur le plafond. Le reste de son corps, il ne le sent pas. La voix de son voisin s’élève :
– Salut ! Moi c’est Stefan ! Bienvenue ! On va être potes de chambre, cool ! C’est quoi ton nom ?
– Fabio…
– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
À contrecœur, le nouvel arrivant explique en quelques mots :
– J’ai plongé de la falaise, un peu après Bidart. Pas assez de fond. Tétraplégie incomplète.
Un silence s’installe. Un peu gêné, Fabio interroge :
– Et toi ?
– Accident de voiture. J’étais comme toi, quand je suis arrivé. Mais regarde maintenant !
Stefan agite la main, puis prenant appui sur son autre bras, balance ses jambes et s’assied sur le rebord du lit.
– Tadaaam ! T’inquiète, c’est pas facile la rééducation, tu vas en baver, mais toi aussi tu vas y arriver ! J’en suis sûr. Tu as vu comme tu es gaulé ? Un vrai corps d’athlète.
– Tu parles, je n’ai plus de muscles. De toute façon, je ne sens plus rien.
– Faut être patient, ça va revenir. Petit à petit. Tu fais du sport ?
– Je faisais… Du surf…
– Tu feras…
*
Le lendemain matin, après une nuit qui lui a paru interminable et des soins infirmiers pas très agréables, Fabio tourne les yeux vers son voisin. Assis, adossé à ses oreillers, il regarde par la fenêtre.
– Il fait super beau aujourd’hui ! On voit le phare de Biarritz !
Fabio visualise l’avancée rocheuse qui surplombe l’océan, et le phare d’un blanc lumineux qui trône en son sommet. Petit, c’était un but de promenade avec ses parents. Parfois ils montaient le long escalier en colimaçon et restaient sur la galerie extérieure, face à l’océan, accrochés à la rambarde pour résister au vent, parcourant des yeux l’horizon, du cap du figuier aux longues plages des Landes. Il n’y a pas prêté une grande attention ces dernières années. Aujourd’hui, il aimerait juste l’apercevoir. Son voisin enchaîne :
– Il doit y avoir un peu de vent. Les goélands planent plutôt vite. Tu les entends ? Et les vagues sont couronnées d’écume, même au large. Un bon temps pour surfer, mon gars ! Tiens, d’ailleurs, il me semble bien…
– Quoi ?
– Ce groupe là-bas. On dirait des fourmis noires posées sur l’eau… Attends… Il y en a un qui se lève. Oui, ils sont là, à prendre les vagues.
À cette idée, Fabio ressent du découragement. Comme il voudrait être avec eux ! Au moins les voir. Juste ça. Une larme coule le long de sa joue. Son camarade de chambre le regarde avec douceur.
– Allez, courage. Un jour viendra où tu pourras de nouveau contempler l’océan. Accroche-toi.
Fabio laisse la larme se perdre dans l’oreiller. Pas moyen de l’essuyer. Il imagine le bruit des vagues, le goût salé du vent, le sable trop chaud qui brûle la plante des pieds. Il inspire un grand coup et se concentre sur son corps. Ses pieds. Rien. Son bassin. Il ne le sent pas. Il serre fort les yeux, focalisant toute son attention sur ce qui repose en dessous de son cou. Il sent son visage s’empourprer. Ses tempes s’humidifier. Il prend conscience de ces sensations, certes localisées, mais ô combien précieuses quand tout le reste de son être demeure inanimé. Et puis, imperceptiblement, il voit le drap bouger. Un mouvement infime. Là, à droite, au niveau de sa main. Oui, là, c’est ça. Il a réussi à bouger le petit doigt !
*
Les jours passent, assez semblables. Le petit-déjeuner, les soins infirmiers, les exercices de kiné. Et les longs moments à deux, côte à côte, à bavarder. Ils parlent de voile, de surf, de vagues et de vent, de liberté. Chaque jour, Stefan raconte à Fabio ce qu’il voit par la fenêtre. Les plages désertées les jours de pluie. Les groupes qui s’éternisent sur le sable à la nuit tombée. La femme en rouge qui, quel que soit le temps, promène son minuscule chien blanc. La cabane en bois du marchand de beignets qui a pris ses quartiers d’été. Le promène-couillons qui traverse la baie. De temps à autre, un navire militaire, d’un gris uniforme, qui stationne au large, posé sur la ligne d’horizon. Et le 14 juillet ! Le feu d’artifice tiré depuis le phare. Les fusées rouges et vertes aux couleurs d’Euskadi, les fusées traçantes formant comme des étoiles filantes, les étincelles dorées qui retombent en dessinant un palmier géant, et le bouquet final, explosion de fleurs de mille couleurs conclue par un nuage de fumée s’éloignant mollement vers le large. Poussé par l’envie de voir la blancheur des voiles sur l’océan, de sentir la caresse du vent sur ses joues qui se sont au fil des jours couvertes d’une barbe claire, de humer les effluves de la poudre et des beignets, Fabio progresse. Il sent de nouveau ses pieds. De sa main droite il peut saisir sa fourchette et manger. Il ne compte pas les jours, pas plus que ses efforts. Bientôt, de ses propres yeux, il pourra voir la mer que, jour après jour, semaine après semaine, Stefan continue de lui conter.
*
Ce matin, quand Fabio ouvre les yeux, Stefan est debout. Sur son lit, un sac est ouvert. Il est en train d’y ranger les quelques affaires que contient son placard. Il a décroché du mur les cartes postales, les petits mots des copains, rangé ses écouteurs, emballé le vase où ça fait bien longtemps qu’il n’y a pas eu de fleurs. Il s’en va.
– Allez, mon gars, c’est l’heure pour moi !
Un peu gauche, il s’approche du lit de Fabio, lève la main. Check. Bourrade maladroite.
– On se revoit dehors ! Je traîne pas, j’aime pas trop les adieux.
Affichant un sourire de façade, Fabio le regarde s’éloigner, puis disparaître, mangé par l’angle du couloir. Il contemple le lit vide. Pas de temps de se lamenter, Marc entre en trombe dans la chambre :
– Salut Fabio ! En forme ? T’inquiète, tu ne vas pas rester seul longtemps, on t’amène un nouveau coloc ! Il est déjà à l’accueil ! Un jeune de ton âge. Tu vas voir, ça va être sympa !
Déjà ? Les idées se bousculent dans la tête de Fabio. Comment va être le nouveau venu ? Pourvu qu’il ne soit pas pénible. Et qu’il aime l’océan ! Marc est déjà dans le couloir quand Fabio l’interpelle :
– Marc !
– Oui ? Tu as besoin de quelque chose ?
– Est-ce que je peux prendre le lit à côté de la fenêtre ?
– Ah ? Tu ne préfères pas être plus près de la salle d’eau ?
– Non, non, je veux voir !
Marc le fixe un instant, une interrogation fugace passant dans son regard.
– OK, pas de problème, chef !
Il hèle un de ses collègues, et en quelques passes adroites, les lits aux roues bien huilées sont inversés.
Fabio examine un moment le plafond sous cet angle nouveau. Puis, prenant appui sur son coude gauche, il pousse ses jambes avec sa main droite et les fait basculer sur le bord du lit. S’aidant de la poignée pendant au-dessus de sa tête, il se redresse, se stabilise, souffle un bon coup. Il est assis ! Alors il lève les yeux et regarde par la fenêtre, maintenant juste devant lui. Il cligne des paupières. C’est sûrement la lumière matinale qui l’éblouit. Pas de phare. Il se passe la main sur le visage. Pas d’océan. Face à lui, juste un mur. Celui de l’autre aile de l’hôpital. Et en contrebas une courette, déserte, envahie d’herbes folles. Déserte ? Pas tout à fait. Dans un angle ombragé, un homme est adossé. Mains dans les poches, il fixe la fenêtre de la chambre 117.
– Stefan…
L’homme sourit et fait un signe de la main. Lui adresse un clin d’œil. Du moins Fabio en jurerait. Le temps d’un battement de cils, il a disparu.
Fabio se rallonge et s’abîme de nouveau dans la contemplation du plafond. Il repense à tous ces moments passés à boire les paroles de son voisin, à imaginer la plage, les surfeurs, les beignets, la dame en rouge, les fusées multicolores et le petit chien blanc. D’abord fâché d’avoir été berné, il comprend peu à peu la force qu’il y a puisée. La force qui maintenant l’habite et lui permettra de se remettre tout à fait.
Une agitation inhabituelle dans le couloir attire son attention. Deux hommes tout de blanc vêtus entrent.
– Alors, jeune homme, on sourit aux anges ? Comme promis, on t’amène ton nouveau copain de chambrée ! Et voilà ! À trois. Un, deux, trois !
De nouveau, quelqu’un allongé dans le lit d’à côté. Fabio se tourne vers lui et, appuyé sur son coude droit, le regarde.
– Salut ! Moi c’est Fabio. Et toi, comment tu t’appelles ?
L’autre tourne avec difficulté les yeux vers lui.
– Martin
– Bienvenue Martin. Tu aimes l’océan ? Tu ne peux pas voir pour l’instant, mais aujourd’hui il y a pas mal de vent. Les vagues sont couronnées d’écume, même au large. Et là-bas, à droite, près du phare de Biarritz, les arbres plient dans les rafales. Tiens, écoute, tu entends les goélands ?
[i] Film de Mehdi IDIR et Grand Corps Malade – 2024 – © MANDARIN & COMPAGNIE – KALLOUCHE CINÉMA – PATHÉ FILMS – TF1 FILMS PRODUCTION – BESIDE PRODUCTIONS
[ii] Film de Film de Mehdi IDIR et Grand Corps Malade – 2017 – © MANDARIN & COMPAGNIE – GAUMONT – F. MARC de LACHARRIÈRE – KALLOUCHE CINÉMA
© Copyright Isabelle Anne Roche – 2025 – Tous droits réservés
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Coucou, tiens, on n’est plus en Bretagne…beaucoup de sensibilité dans cette histoire, cela me rappelle une période à partir de 4 ans où j’ai été hospitalisé plusieurs fois dans un service d’adultes. Une chambre située derrière le bureau des infirmières dont certaines étaient des « sœurs à cornettes ». Je n’avais pas la lumière du jour dans cette chambre (ou du moins je ne m’en souviens pas).
C’est sœur Anne Marie qui m’a appris à réciter des prières pour dépasser mon handicap. Je garde en mémoire son visage, son teint clair et un sourire éclatant. J’ai eu l’occasion de la revoir presque à la fin de sa vie dans une maison de retraite de religieuses. Elle se souvenait peu de moi (ou pas du tout) quand je la remerciais. Et m’a déclaré qu’elle s’était occupé de beaucoup d’enfants et « qu’elle les avait tous aimés ».
Et moi qui croyait être « le seul enfant »
Bonjour Claude-Etienne,
Plus la Bretagne, mais toujours le même océan ! Merci beaucoup pour ton émouvant témoignage qui nous ramène à la petite enfance. Et plein de pensées pour l’aimante soeur Anne-Marie qui a su par son sourire et ses paroles adoucir tes séjours à l’hôpital.
Bonne journée à toi !
Merci Isabelle de ces mots-miracles. Le pouvoir des histoires !
Merci à toi, Paul, pour ton retour et ta fidélité. Je garde de mon côté en mémoire beaucoup de tes mots, ils ont un grand pouvoir transformationnel !
Bravo Isabelle ! Je ne connaissais ni le film ni le conte et j’ai vraiment été prise par l’histoire, très bien rendue. Beaucoup d’émotion et d’espoir ..
Merci Catherine, contente que ce petite voyage sur la côte basque t’ait plu !