Je pose les mains sur le muret de pierres de granit constellé d’éclats de mica noir. Mes doigts en éprouvent la rudesse, puis s’habituent peu à peu au froid minéral. Je parcours lentement du regard l’étendue d’eau qui s’étale devant moi. Absolument immobile. Reflétant tel un miroir le ciel bleu parsemé de nuages blancs moutonneux. Anse de Penfoulic. Marée haute. Début janvier.
En tendant le bras vers la droite, je peux toucher le mur de la tourelle, partie bien conservée de l’ancien moulin à marée. Témoin de plus d’un siècle et demi d’histoire. Mise sous contrôle des courants, élevage de poissons, de moules, installation de vannes, construction et déconstruction de bassins… Une rencontre de l’eau douce et de l’eau salée, autrefois savamment maîtrisée, laissée depuis longtemps au bon vouloir de la nature.
À ma gauche s’étendent des bois, dénudés à cette saison. Des futaies qui avancent jusqu’à la limite de l’eau. Quelques vastes propriétés également, alignant dans leur parc des essences inattendues : palmiers, araucarias, aloé véra. Un peu plus loin, au-delà du chenal, ressemblant à un coussin de couturière hérissé d’une multitude d’aiguilles, les mâts en rangs serrés des bateaux de Port-la-Forêt. Haut lieu de la course au large. Fourmillement de passionnés qui s’activent au sein des écuries de course, travaillant sans relâche à l’amélioration des performances de leurs géants des mers. Port mythique qui a vu évoluer tant de grands noms de la voile : Jean Le Cam, Michel Desjoyeaux, Samantha Davies, Armel Le Cléac’h, Charlie Dalin, Violette Dorange. On l’appelle « La vallée des fous ». Des fous dont les rêves parlent de point Nemo, de Pot-au-noir, de quarantièmes rugissants et de cinquantièmes hurlants.
À ma droite, une longue langue de sable referme l’anse. Cap Coz. Vu d’ici, on ne soupçonne pas que, tout près, juste derrière l’alignement de hauts cyprès, s’ouvre l’océan. Là, face à cette étendue d’eau immobile et silencieuse, abritée du vent par les rochers semés par la nature et les digues levées par les hommes, on oublie que quelques mètres plus loin les vagues assaillent inlassablement la côte. On oublie l’odeur des goémons séchant au soleil entre deux marées, le goût du sel et les cris des goélands luttant contre le vent.
Sur ce plan d’eau, entre plage et forêt, entre rivière et océan, ce ne sont pas deux mondes qui s’affrontent, mais deux mondes qui s’apaisent mutuellement et se reposent ensemble des assauts des éléments. C’est un lieu d’ouverture, d’accueil, de rencontre, que l’on soit de la mer ou plutôt de la terre. C’est ce que me soufflent les cygnes qui glissent en silence sur le miroir limpide, tandis qu’à côté d’eux plonge un cormoran. J’inspire. Un parfum doux et sucré me parvient. Les ajoncs ne sont pas loin. Je laisse mon regard flotter librement sur la surface parsemée de nuages blancs. J’expire, longuement. Un « plop » discret intrigue mes oreilles. Poisson gobant une mouche ou gland tombé d’un chêne ? J’inspire. Lentement. Prenant de nouveau conscience de la pierre sous mes doigts. Le quartz coupant, le mica lisse et froid. J’expire. Heureuse de me trouver en ce lieu invitant à se poser. Je me concentre sur mon souffle, ami fidèle. J’inspire… J’expire… Une autre fois… Encore… Mon esprit se détend, s’élargit, devient vaste. Au cœur de cet espace, en silence, j’accueille l’instant. Et, quand une pensée surgit, pas de lutte, pas de chasse, je la laisse passer comme passent sur l’eau les reflets des nuages blancs. Moutons légers dont les formes changeantes me rappellent de ne pas m’accrocher au présent, qui déjà se transforme. Accoudée à mon mur de pierres, sereine, je regarde le ciel, m’emplis de la quiétude de cet après-midi d’hiver et souris doucement.
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