Chaque fois que je fais la route entre Brest et Concarneau, les panneaux touristiques invitant à parcourir la presqu’île de Crozon me font hésiter. Et si j’allais voir les Tas de Pois ? La pointe de Dinan ? Le cap de la Chèvre ? C’est si beau… Mais je sais que, si cela paraît près sur la carte, la route est en réalité plutôt longue. J’ai souvent renoncé, ou bien m’en suis tenue à l’orée de la presqu’île, et j’ai continué sur la N165, frustrée, un « la prochaine fois » se glissant dans ma tête comme une excuse, plus que comme un espoir. Voilà, on y est à « la prochaine fois » ! Mais cette fois-ci, j’ai pris les devants : ce soir, je dors à Camaret-sur-Mer.

Je marche le long du quai parsemé de restaurants dont certains, malgré la saison, sont ouverts. J’ai encore à l’esprit les images de la pointe de Pen Hir dont je reviens tout juste. Le paysage somptueux, les falaises abruptes tombant dans l’eau verte, et le ballet d’un hélicoptère hélitreuillant des hommes en rouge, probablement à l’occasion d’un exercice. Je m’arrête auprès d’une cale pavée sur laquelle est couchée une barque blanche ourlée de bleu. J’inspire l’air du soir. Dans cette petite ville nichée à l’entrée du goulet de Brest, il règne une ambiance particulière. Une impression de bout du monde. D’isolement.

Effectivement, c’est une réalité, on est au bout de la France, à la fin de la terre (ou au début, selon qu’on s’exprime en français ou en breton[1]), mais ce n’est pas tellement cela qui procure ce sentiment étrange. C’est le côté replié sur soi. La baie est presque fermée. D’abord par la presqu’île de Roscanvel à l’est et la pointe du Grand Gouin à l’ouest, laissant voir au loin l’entrée de la rade brestoise gardée par le si joli phare du Petit Minou, et couronnée en ce début de soirée de nuages légers se parant des reflets roses du soleil couchant. Et puis, plus près, par le sillon au bout duquel se dresse la célèbre tour Vauban, dominant une chapelle au clocher décapité, étonnamment dédiée à Notre-Dame de Rocamadour. Cela me fait penser à un fruit protégé par deux enveloppes. Une noix avec sa bogue et au-dedans sa coque. Et au cœur de ce cocon à deux couches, des maisons colorées bien rangées et des centaines de bateaux. Là, sur le quai, on s’imagine au chaud, bien à l’abri du vent, mais non, les drisses claquent sur les mâts des voiliers et je dois resserrer le col de mon blouson pour empêcher l’air frais d’y pénétrer. Face à ce port aux pontons bien garnis, on inspire en anticipant l’odeur d’iode et de marée. Mais encore une fois non, ça sent les crêpes et la soupe de poisson.

Une fois la nuit tombée, j’ai l’impression d’être sur une île. Qu’il n’existe plus rien à des kilomètres. Qu’on ne peut s’échapper, non parce que la ronde des ferries est interrompue, mais parce que la route qui permet de rejoindre ce qu’on a envie en cet instant d’appeler « le continent » est sinueuse et trop sombre la nuit. Parce que, tout autour, le vent balaye sans répit la lande où s’accrochent encore quelques fleurs jaunes d’ajoncs restés très ras à cause des rafales permanentes. Parce que les rochers omniprésents projettent alentour des ombres effrayantes. Tout à coup remonte à ma mémoire la description d’un fjord islandais accessible par une seule route franchissant un col fermé dès la première chute de neige[2]. La population bloquée pour l’hiver. Je frissonne.

Je ne distingue presque plus les falaises aux plissements géologiques, paraît-il, uniques en France. Je reviens sur mes pas. La lune s’est levée. Elle éclaire d’une lueur tremblante et fantomatique les carcasses crevées des épaves du cimetière de bateaux. Des langoustiers pour beaucoup, souvenirs de l’époque où cette pêche était prospère. Et témoins de son déclin. Je monte les trois marches qui mènent à l’entrée de l’hôtel. Je pose la main sur la poignée, puis me retourne. Je balaye une dernière fois des yeux la petite cité qui semble avoir tourné le dos au large pour échapper aux bourrasques et s’être lovée sur elle-même pour se faire oublier des éléments. Et je sais que demain, dans le soleil matinal, elle ouvrira doucement sa coquille et sera de nouveau connectée à la terre. Alors, je reprendrai la route, emportant avec moi le doux souvenir de ces instants hors du temps.

Falaises de la pointe de Pen Hir et Tas de Pois sous un ciel nuageux en presqu’île de Crozon
Vue sur la pointe du Toulinguet et la plage au pied des falaises, Camaret-sur-Mer
Bateaux au mouillage sur la grève à Camaret-sur-Mer sous un ciel bleu d’automne
Épaves de bateaux de pêche au cimetière de Camaret-sur-Mer au coucher du soleil
Barque blanche et bleue échouée sur une cale pavée à Camaret-sur-Mer au crépuscule, avec le port et le sillon en arrière-plan.

[1] En français, le Finistère évoque la fin de la terre, tandis qu’en breton « Penn ar bed » signifie « la tête du monde », et je vois ça plutôt comme un début !

[2] Voir Les enquêtes de Siglufjördur de Ragnar Jónasson

© Copyright Isabelle Anne Roche – 2025 – Tous droits réservés
Le texte de cet article est la propriété de son auteur et ne peut être utilisé sans son accord et sous certaines conditions.

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